Méthodologie de la recherche
Raisons et déraisons des hégémonies paradigmatiques
Questionner les sciences, avec Habermas et Kuhn
Dossier · Méthodologie de la recherche — La question de la hiérarchie des paradigmes scientifiques s’inscrit dans l’ensemble du dossier méthodologie, consacré aux méthodes qualitatives non positivistes.
Troisième article d'une série consacrée à la place de l'interprétation dans la recherche scientifique. Le premier proposait, en appui sur un texte d’Ipperciel, que toute science repose sur une dyade, un moment heuristique et un moment de vérification. Le second dépliait, avec Carla Willig, la définition de l’interprétation, et sa mise en place en contexte de recherche. Cet article pose à présent une question qui transite et reste en suspens dans les deux autres, et concerne les raisons pour lesquelles l’interprétation, tout comme le champ plus large des méthodes qualitatives, se trouve reléguée au second plan de la hiérarchie des méthodes scientifiques.
Le premier article de cette série déplorait l’existence d’une forme de hiérarchie structurelle dans le paysage scientifique, établissant la supériorité des méthodes quantitatives, des études statistiques sur de grands échantillons, dont les valeurs positivistes font de l’objectivité l’idéal à atteindre pour produire des connaissances. Dans ce premier texte, j’esquissais l’idée qu’une telle hiérarchie était sans fondement.
Je voudrais ici me pencher sur la question du mécanisme qui conduit à la production d’une telle hiérarchie, qui s’apparente, nous le verrons, à une croyance plus qu’à une démarche rationnelle, nourrie par un certain nombre d’acteurs du monde scientifique.
Il n’est pas question de procéder à un retour historique sur la manière dont se sont construits, entrecroisés et développés les paradigmes scientifiques, mais plutôt de réfléchir sur cet écart qui existe entre approches qualitatives et quantitatives, ou plutôt entre les épistémologies positivistes et non positivistes, à partir de la lecture de deux textes, qui m’ont particulièrement marqué. Il s’agit pour moi de m’appuyer sur deux auteurs, dont les réflexions me semblent inspirantes pour questionner la manière dont la science et les modèles scientifiques, notamment lorsqu’ils entrent en compétition, sont présentés à la fois au public, mais aussi parfois au sein de la communauté scientifique elle-même. Ces deux auteurs, individuellement, n’ont pas traité la question précise qui m’occupe ici, mais leurs propres objets de discussion apportent une certaine lumière.
Thomas Kuhn, tout d’abord, permet de comprendre qu’un paradigme scientifique ne s’impose pas parce qu’il est supérieur, que la logique et l’argumentation fondée sur la preuve ne sont qu’une toute petite partie du processus qui détermine son caractère hégémonique. Le plus gros du travail se joue en effet sur un plan rhétorique moins reluisant, en dépit de ce que ses tenants voudraient parfois faire croire… ou de ce qu’ils croient véritablement eux-mêmes.
Jürgen Habermas, ensuite, dont le regard porte sur les intérêts de la science, et de ses différents paradigmes, interroge la légitimité d’un modèle à traiter d’un sujet pour lequel il n’est pas « épistémologiquement » conçu. Habermas s’intéresse aux effets de la domination d’un paradigme scientifique sur les autres, aux écueils qui s’y agrègent, aux dangers qui guettent dans le contexte de l’hégémonie.
La science normale et les paradigmes selon Kuhn
Kuhn s’intéresse à la science normale, c’est à dire à l’activité habituelle des chercheurs qui œuvrent dans un champ actif et reconnu comme légitime par la communauté scientifique. Par cette expression, Kuhn désigne la recherche scientifique telle qu’elle se pratique ordinairement dans un champ donné.
Pour Kuhn, l’activité du chercheur, dans le champ de la science normale, consiste à résoudre des énigmes. Celles-ci sont établies par le paradigme de référence du champ scientifique, qui garantit également qu’elles ont une solution, et qui fournit à la communauté scientifique les règles de résolution des différentes énigmes qui se posent (il s’agit des questions de recherche, des méthodologies, et des critères d’évaluation). En ce sens, la science normale ne vise pas la nouveauté, en tant que processus de subversion des cadres sur lesquels elle se fonde, et Kuhn propose même qu’elle tend à la réprimer. La science normale est à cet égard l’incarnation d’une forme de conservatisme qui garantit, en contrepoint, son efficacité. En effet, c’est précisément, parce que son cadre n'est pas continuellement rediscuté, remis en question, qu’il est possible d’y travailler en profondeur, et de résoudre des énigmes de plus en plus complexes.
À partir de la science normale, Kuhn propose également une définition du paradigme, qui dépasse le cadre stricte de l’articulation entre plusieurs théories. Pour Kuhn, le paradigme désigne un ensemble d’instruments, de manières de travailler, de pratiques à la fois techniques et sociales, d’exemples notables qui définissent le champ et sont partagées à travers lui, à l’instar des questions acceptables et de celles qui se trouvent rejetées, des méthodes jugées adaptées et de celles qui ne le sont pas. Le paradigme se transmet par apprentissage, par les manuels, la pratique, et par les échanges au sein de la communauté scientifique, plutôt que par de véritables démonstrations de son efficacité pour traiter les questions dont il s’occupe.
De cette manière, il est possible de voir le paradigme comme une tradition, plutôt que comme un appareillage uniquement circonscrit au cadre scientifique qui serait transmis par démonstration de sa supériorité.
Lorsque les scientifiques qui œuvrent au sein d’un paradigme rencontrent des questions qu’ils ne parviennent pas à résoudre, ou des anomalies qui mettent à mal les modèles théorique, alors le paradigme entre en crise, plusieurs paradigmes entrent en compétition pour favoriser l’adaptation du champ au anomalies qu’il rencontre.
Ce qui nous intéresse, ici, ce sont les caractéristiques qui conduisent à l’élection d’un nouveau paradigme comme paradigme dominant et partagé par la communauté scientifique pour résoudre une crise, pour révolutionner le champ. Car Kuhn met en évidence que, contre toute attente, cette domination ne tient pas spécifiquement aux qualités scientifiques du paradigme.
Émergence d’un nouveau paradigme
Quand un nouveau paradigme s’impose, ce n'est pas parce qu'il a été démontré supérieur. Selon Kuhn, s’il n’existe pas de formule objective et neutre, d’algorithme ou de règle logique, pour départager la supériorité d’un paradigme sur un autre, c’est parce que les différents paradigmes en compétition ne s’accordent pas sur les critères qu’ils estiment pertinents pour se distinguer, ni même sur les problèmes qu’ils considèrent légitimes, ou sur les standards d’évaluation qu’ils reconnaissent. En d’autres termes, s’il est impossible de distinguer clairement les raisons qui poussent à la domination d’un paradigme sur un autre, c’est parce que les paradigmes, entre eux, ne traitent pas les mêmes question, ne s’intéressent pas aux mêmes problèmes, et donc, ne mettent pas en place les mêmes procédures pour le faire.
Deux paradigmes différents sont, à cet égard, deux objets complétements distincts qu’il n’est donc pas possible de comparer avec une grille de lecture commune. D’ailleurs, chaque paradigme revendique l’usage de ses propres critères pour être évalué. C'est ce que Kuhn nomme l'incommensurabilité : il n’existe pas de langage commun, objectif, qui autorise une comparaison de qualité entre deux paradigmes, tant leur structure et leurs objets sont différents. À partir de l’étude d’une diversité de grandes révolutions scientifiques à travers l’histoire, Kuhn met en évidence que, d’un paradigme à un autre, c’est la vision que les chercheurs ont du monde qui change en fait radicalement. L’idée force de Kuhn est que l’évolution d’un champ scientifique n’est pas linéaire et cumulative, mais brutale et caractérisée par le passage d’une manière de voir le monde à une autre. De fait, deux paradigmes ne peuvent être comparés.
Le choix d’un paradigme : une affaire rationnelle ?
Deux paradigmes en compétition pour résoudre une crise ne peuvent pas être hiérarchisés, tout simplement car ils ne peuvent pas être comparés. Mais si ce n’est pas la supériorité objective d’un modèle qui le place « au-dessus » des autres, alors qu’est-ce qui se joue pour que l’on constate malgré tout, et indépendamment du champ, une forme de domination paradigmatique ?
Kuhn identifie plusieurs facteurs déterminants, notamment scientifiques, comme la capacité du nouveau paradigme à prédire avec précisions les observations qu’il permettra de réaliser ; la cohérence interne et externe, soit son articulation logique entre les concepts qu’il contient, mais également avec les autres théories reconnues ; sa capacité à étendre la portée des connaissances accessibles ; la fécondité, c’est à dire la capacité du nouveau paradigme à ouvrir de nouveaux problèmes à résoudre, à susciter de nouvelles découvertes ; la simplicité, soit la clarté et « l’économie » conceptuelle permise par la structure explicative du modèle.
Mais Kuhn note que ces critères ne suffisent pas à justifier d’un changement de paradigme. Et pour cause : puisque chaque paradigme s’inscrit dans une vision du monde différente, alors il est cohérent dans cette vision du monde, mais parfaitement incohérent avec une autre. C’est la raison pour laquelle les débats de la communauté scientifiques peuvent s’apparenter à des « dialogues de sourds », fondés pourtant sur des données, des expérimentations et des observations rigoureuses. L’effet d’incommensurabilité se fait sentir ici, puisque deux visions du monde différentes ne peuvent, en fait, pas être comparées, ni débattues sur le terrain de la discussion logiques fondée sur la preuve. Pour Kuhn, la seule nécessité étant que les paradigmes puissent résoudre les « anomalies » dont s’origine la crise, si plusieurs écoles peuvent y prétendre, alors ce sont des facteurs plus individuels, et parfois même « esthétiques » qui vont jouer un rôle déterminant. Le débat finit alors par faire appel à des procédés rhétoriques d’un autre ordre, évocateurs pour Kuhn de mouvements similaires à ceux de la conviction religieuses ou politique, comparables à un acte de « foi », de croyance (Feyerabend ira encore plus loin en soulignant la proximité entre les mécanismes d’adhésion aux paradigmes scientifiques et la croyance en des mythes). Ces mouvements peuvent être portés par la personnalité des tenants, par les mouvements de persuasion intra-communautaires, ou par un phénomène de renouvellement générationnel.
L’efficacité du paradigme pour résoudre les problèmes qui se posent et mettent la science en crise est donc un facteur nécessaire, mais n’est pas le facteur déterminant dans le choix d’établissement de ce dernier comme système de référence. Cela ne signifie pas pour autant qu’un paradigme dominant est nécessairement faux ; mais en revanche, il n’a pas nécessairement à être vrai pour organiser un domaine scientifique, pourtant reconnu et hégémonique.
Par conséquent, le nouveau paradigme qui s’impose à l’issue d’une crise n’est pas légitime à se hisser au sommet de la pyramide des preuves qu’il permet de produire. Ces modèles ne sont pas constitués parce qu’ils sont supérieurs, mais parce qu’ils parviennent à fédérer la communauté scientifique. Ses normes se transmettent ensuite par la formation, par les manuels (qui, souligne Kuhn, ne rendent jamais compte du processus d’adoption des paradigmes autrement que par une perspective linéaire et cumulative), par les grilles d’évaluation des revues et des financeurs de la recherche. À cet égard, ces paradigmes ne se transmettent pas parce que les nouvelles générations en éprouvent la « véracité » et la supériorité, mais parce qu’ils en acquièrent les conventions par tradition. Ainsi, d’un bout à l’autre de la chaine de transmission, la supériorité d’un paradigme scientifique, au sens de la vision du monde qu’il propose, ne peut jamais être véritablement garantie.
Il me semble que davantage de réflexivité sur cette question ouvrirait à davantage d’humilité dans le maniement des outils offerts par la science.
Habermas : la colonisation du monde vécu
Habermas parle de « colonisation du monde vécu » pour décrire le fait que le savoir produit par certains paradigmes ne serait plus reconnu seulement que comme une manière de voir le monde, parmi d'autres, mais aurait fini par être considéré comme la meilleure manière de l'envisager et de traiter tous les problèmes qui se posent à l’Homme. À cet égard, il me semble qu’il participe à nommer cette abolition de la réflexivité de la communauté scientifique quant à l’usage et aux limites de son modèle. Habermas identifie le procédé particulièrement au cœur des paradigmes empirico-analytiques, que nous rapprocherons du postpositivisme et des méthodes quantitatives.
Dans Connaissance et intérêt (1968), Habermas soutient qu'il n'existe pas de connaissance sans un intérêt qui l'oriente, c’est à dire qui organise fondamentalement son rapport au monde, qui détermine par avance ce qui pourra compter comme objet de connaissance ou non. L’intérêt, dans un champ scientifique, est donc le but vers lequel il tend. En d’autres termes, un modèle scientifique n’est pas pensé pour répondre à toutes les questions, mais seulement à celles qui guident son intérêt spécifique. En ce sens, il convient de considérer, en matière de connaissance et d’activité scientifique, à la fois le cadre, la méthode, et les intérêts visés.
Habermas distingue trois intérêts, vers lesquels tendent les différents paradigmes de recherche :
- L’intérêt technique est associé aux sciences empirico-analytiques : connaître vise à prévoir et maîtriser le monde ;
- L’intérêt pratique est associé aux sciences historico-herméneutiques : connaître permet de comprendre, donner du sens, et élargir le champ d’intercompréhension entre les individus ;
- L’intérêt émancipatoire est associé aux sciences critiques : connaître est un vecteur d’émancipation, une manière de se déprendre des dépendances (notamment sociales) qu'on ne reconnaissait pas comme telles (c’est tout le projet de la psychanalyse, tel qu’en parle par exemple Shedler, en 2010 ; Habermas, d’ailleurs, l’intègre dans son argumentaire comme la science émancipatoire archétypique).
Ces trois intérêts, pour Habermas, ne constituent pas une hiérarchie. Ils ne sont pas comparables entre eux ; ils ne produisent pas des connaissances, plus utiles pour les uns, et dispensables pour les autres. Ce sont des champs de connaissance s’exerçant sur des objets différents, avec des buts spécifiques. Mais force est de constater, dans un certain nombre de registres, que certains modèles scientifiques s’imposent comme les seuls capables et légitimes pour penser un nombre toujours croissant de sujets, de domaines, de problématiques. En psychologie, Hervé Guyon (2024) et François Gonon (2024) ont montré comment les tenants de certaines approches visaient à promouvoir le postpositivisme, les méthodes quantitatives et les approches statistiques, combinées au modèle neuroscientifique comme seules modalités pertinentes pour l’étude de domaines aussi variés que la psychologie, la psychopathologie, l’éducation, la pédagogie, le bien-être …
Habermas parle de scientisme pour décrire la bascule entre le moment où la science passe du statut de méthode de production des connaissances, à celui d’instruments de domination politique, c’est à dire au moment où ces connaissances et méthodes sont étendues à tous les domaines de la vie, et prises comme fondement des décisions politiques. Dans La théorie de l’agir communicationnel, Habermas décrit les effets d’une telle domination, perceptibles quand les logiques scientifiques et techniques pénètrent le débat public, et que le recul de la démocratie s’articule à l’expansion des procédés de gestion de la société sur des modalités techniques et administratives ; quand les décisions politiques s’imposent par la force de la « preuve scientifique », qui rend ces décisions indiscutables et irréfutables ; quand les logiques techniques et scientifiques infusent et abiment les relations humaines.
On voit ce qui se joue alors actuellement dans le champ scientifique. Lorsqu'on exige d'un chercheur qualitatif qu'il ait « contrôlé ses biais », « atteint la saturation », ou que ses résultats soient « généralisables », on ne lui demande pas seulement d'être plus rigoureux, mais aussi de l’être eu égard à des critères qui sont indexées sur un intérêt, des valeurs, un paradigme particulier. En d’autres termes, il s’agit de soumettre la recherche à un modèle dont elle ne se revendique pas.
Braun et Clarke décrivent ce processus, quand elles montrent comment les grilles d'évaluation réintroduisent subrepticement des normes postpositivistes dans la lecture des travaux qualitatifs, comme autant de critères qui présupposent une vérité externe à atteindre et un chercheur qui devrait s'effacer. Si, par défaut, tout scientifique doit appliquer ces règles de conduite, c’est d’une certaine manière que les autres paradigmes sont tout simplement déniés, invisibilisés et méprisés.
Dans ce contexte, Habermas parle du paradigme scientifique hégémonique (modèle empirico-analytique) comme d’une idéologie, opérant par affaiblissement de la réflexivité de ses acteurs, eu égard à la nature de leurs modèles de pensée, de leurs intérêts, de leurs buts et des croyances qui s’y agrègent.
Que la recherche sur l'expérience humaine, sur les pratiques sociales, sur la souffrance psychique se voit sommée de se conformer aux critères d'une rationalité instrumentale : voilà qui procède d’une colonisation du monde vécu.
Une herméneutique du soupçon pour une critique du discours
Les travaux de Kuhn et Habermas permettent donc à la fois de découvrir que les modèles scientifiques dominants ne sont pas supérieurs aux autres sur le plan logique et rationnel ; et que la domination d’un modèle fait également courir le risque d’une altération du débat démocratique, d’un appauvrissement de la réalité par restriction des visions du monde possibles. Dans les deux cas, l’un des éléments récurrents est l’abolition de la réflexivité des chercheurs, qui ne conçoivent plus leur rapport au monde comme situé dans un registre épistémologique spécifique, mais dans le seul digne d’intérêt. S’en suit alors un phénomène de domination paradigmatique qui n’a aucun fondement, mais nombre d’effets sur les individus.
Braun et Clarke nomment explicitement la nécessité pour le chercheur de faire preuve de réflexivité au regard de son positionnement épistémologique. Ceci comprend d’en intégrer les caractéristiques, les questions auxquelles la position peut répondre, et les limites d’une telle position. Car il en existe toujours.
Habermas traite de cet enjeu par le prisme de l’herméneutique. La pratique interprétative est, pour le philosophe, à la fois le lieu d’une émancipation, d’une compréhension des enjeux par lesquels le chercheur (et l’individu plus largement) se trouve traversé, et d’une libération vis-à-vis des forces qui exercent sur lui une domination ; mais elle peut aussi devenir le cadre de la répétition de cette domination, qu’il convient également de déconstruire. L’interprétation est donc l’espace privilégié d’une réflexion sur les conditions d’exercice de la hiérarchie, et sur les moyens de s’en émanciper.
Si Habermas questionne la notion d’herméneutique, il infuse ses réflexions de la théorie critique qui le rattache à l’école de Frankfort. En effet, face à Gadamer, Habermas récuse la prétention à l’universalité du processus interprétatif. En d’autres termes, il estime que l’herméneutique n’est pas nécessairement la voie privilégiée vers l’intercompréhension, dans la mesure où la langage – vecteur de l’herméneutique – peut se trouver perverti par des logiques de pouvoirs et d’idéologie. Ce qui est en cause, c’est le potentiel d’expression d’une forme de domination, d’un rapport de pouvoir dans le champ herméneutique, fondé précisément sur l’importance conférée au « déjà-là » (on interprète à partir de ce qu’on connaît déjà, de ce qui est admis, de ce qui infuse notre culture), à la tradition qui fonde les préjugés dans le cercle herméneutique, les principes à partir desquels le sens peut se construire sur la réalité, une entente peut advenir entre les individus.
Pour Habermas, la tradition est précisément le lieu où s’actualise le risque de re-jeu des rapports de dominations qui s’y seraient trouvé déposés au préalable. En ce sens, si le déjà-là est un des opérateurs qui contribue à la compréhension du monde, alors ce qui s’y trouve (en l’occurrence, les rapports de pouvoirs) a toutes les chances de se perpétuer dans le nouveau rapport au monde qui se constitue au cœur du processus herméneutique. Les échanges fondés sur l’interprétation risquent de répéter les logiques du pouvoir et de l’idéologie.
Habermas conçoit alors que la communication qui se fonde sur l’herméneutique se trouve déformée, sans que les agents de la conversation ne puissent eux-mêmes déterminer le lieu de ces déformations, puisqu’elles affectent directement les conditions d’établissement du dialogue ; elles en sont les précurseurs. Habermas propose qu’il est nécessaire d’adjoindre un moment de critique au temps herméneutique, qui puisse comprendre et expliquer pourquoi ce qui se dit ne peut être dit autrement, c’est à dire révéler l’œuvre de forces invisibles pour les locuteurs, qui organisent leur rapport même à la conversation. C’est ce processus que Braun et Clarke nomment réflexivité, et qui constitue l’indicateur de rigueur fondamental dans le champ qualitativiste.
C’est ici qu’Habermas fait appel à la psychanalyse, pour mettre en évidence la pratique d’une herméneutique des profondeurs, c'est-à-dire qui articule la compréhension d'un sens, l'explication de la cause qui fonde ce sens, et les conditions d’émergence du contexte dans lesquelles il se construit. À ce titre, le cadre psychanalytique offre le paradigme d'un savoir qui émancipe, par la réflexivité, celui qui s’y inscrit. Le processus relève d’une herméneutique du soupçon (que nous avions déjà repéré avec le texte de Willig), c’est à dire qui prend le sens comme un système à déchiffrer par le biais d’un « code » constitué par la théorie. La théorie critique entend mettre au cœur de ce code les logiques de domination qui s’exercent dans la société, et s’infiltrent dans le langage.
Pour Habermas, donc, le cercle herméneutique ne peut être exempté de cette approche par le soupçon qui vise à décrypter les conditions d’émergence du discours, pour y débusquer les idéologies qui contraignent les agents de ces situations discursives, et qui risquent de se reproduire tant qu’ils ne seront pas révélés.
L’existence même d’une hiérarchisation des sciences, dans le discours scientifique, nous engage à un regard critique sur nos propres représentations de la science.
Conclusion
Globalement, le recours à Kuhn et Habermas me permet de tirer deux conclusions :
Premièrement, un paradigme scientifique est illégitime à fonder sa supériorité sur des arguments logiques et rationnels. Si la rationalité et la pertinence du modèle entrent en jeu pour en faciliter la diffusion, des arguments rhétoriques, idéologiques même, ont également un grand rôle à jouer. Par ailleurs, le caractère hégémonique d’un modèle tend à en favoriser l’expansion en dehors de ses limites, objets et intérêts, et à abolir la réflexivité des membres de sa communauté, au point qu’il est possible de constater les effets délétères d’un affaiblissement du pluralisme épistémologique, en termes de rapports de pouvoir, de domination.
Deuxièmement, c’est précisément à partir de ce pluralisme qu’une résolution devient possible, et Habermas montre que c’est dans le processus herméneutique, allié à une forme de critique (nous parlerions ici de réflexivité), que les effets de domination qui transitent dans l’espace social (et scientifique) peuvent être délogés, et que le sujet peut s’en émanciper.
Un point de précision : ni Habermas ni Kuhn ne disent que les sciences expérimentales sont illégitimes. Je ne le dis pas davantage. Habermas ne conteste pas l'intérêt technique, mais son extension à des domaines qui relèvent d'un autre intérêt. Kuhn ne conteste pas l’intérêt ou la fécondité des paradigmes dominants, mais suggère que leur domination n’est pas la preuve de leur véracité.
Ce qu'ils autorisent, en revanche, c'est à questionner la légitimité de la hiérarchie entre les sciences, et le risque de dissolution qui pèse sur la subjectivité, quand cet « objet » n’est abordé que sous le prisme des sciences expérimentales.
Pour aller plus loin
Cet article est le troisième d’une série consacrée à la place de l’interprétation dans la recherche scientifique :
- Pensée hypothético-déductive et herméneutique dans le champ scientifique — premier article de la série à partir d’une réflexion sur un texte d’Ipperciel.
- Interprétation en recherche qualitative : quels critères ? — deuxième article, consacré à un texte de Carla Willig.
Sources
Habermas, J. (1968). Connaissance et intérêt. Gallimard.
Habermas, J. (1981). Théorie de l'agir communicationnel. Fayard.
Kuhn, T. S. (1962). La structure des révolutions scientifiques. Flammarion.