Méthodologie · Recherche qualitative
La notion de « Big Q qualitative research »
Dans un autre article publié sur ce blog, j’ai tenté de vulgariser les propositions de Clarke et Braun au sujet des positions ontologiques et épistémologiques qui irriguent toute recherche, parfois même sans que le chercheur lui-même n’en soit informé.
Ces propos « liminaires » me semblaient fondamentaux dans la mesure où la recherche en psychologie, et plus encore lorsqu’elle s’appuie sur une méthodologie qualitative, manque encore massivement de repères – ou, à tout le moins omet-elle de les mentionner – qui inscrivent la démarche dans un cadre solide, précis, et surtout partageable. Ces précisions sont fondamentales pour asseoir les disciplines qui s’appuient principalement sur le matériau qualitatif dans une communauté scientifique sérieuse, rigoureuse, reconnue. Il s’agit également de donner du grain à moudre aux critiques qui souhaiteraient les en exclure, faute de repères suffisamment rigoureux pour les évaluer, à qui l’on ne peut, bien souvent, pas donner tort.
Le présent article propose d’aller plus loin, et de s’arrêter sur une forme particulière de recherche qualitative, informée par une épistémologie non-positiviste. Il s’agira ici de plonger dans un champ de recherche qui refuse les critères habituellement admis et liés à la notion d’objectivité, de recherche de biais et de validité scientifique ; de révéler un champ de recherche qui s’émancipe de l’hégémonie des méthodes expérimentales et de leur caractère « gold-standard », aussi auto-proclamé qu’illégitime.
Big Q et small q
La distinction entre Big Q et small q est introduite par Louise Kidder et Michelle Fine dans un chapitre publié en 1987, « Qualitative and quantitative methods: When stories converge ». En pleine « guerre des paradigmes » (Gage, 1989) ; au moment où sciences naturalistes et sociales débattent de la commensurabilité entre approches qualitatives et quantitatives ; dans le sillage de Naturalistic Inquiry de Lincoln et Guba (1985), Kidder et Fine interviennent dans le débat et en ajustent les termes. Pour les auteures, la seule différence pertinente n’est pas celle de la nature de la méthode (qualitative ou quantitative), mais la manière de concevoir la recherche qui les sous-tend, et ce notamment, dans le cadre des méthodes qualitatives.
La recherche qualitative dite small q désigne l’usage de techniques qualitatives de recueil et d’analyse de données (entretiens, observations, analyse de processus) à l’intérieur d’un cadre hypothético-déductif fondamentalement (post)positiviste. Il s’agit ici typiquement des méthodes dites « mixtes », dans lesquelles la donnée qualitative (matériau verbal, recueil d’observations …) est traitée comme une mesure statistique, et intégrée à un design fondé sur la recherche de la preuve, la neutralisation de la subjectivité.
Le modèle Big Q, a contrario, désigne une recherche qualitative menée dans un paradigme non-positiviste. Cette démarche est plutôt semblable à celles que l’on appelle communément « exploratoires », c’est à dire ouvertes, inductives, itératives. Les questions et hypothèses de recherche sont plus flexibles, et peuvent se transformer tout au long du processus de la recherche, à l’instar du protocole de recueil et d’analyse. Ici, la production de la connaissance ne se réfère pas à la découverte d’une preuve scientifique objective, car la connaissance est assumée comme une création située dans un contexte donné, produit de l’interprétation du ou des chercheurs.
La distinction entre les deux modèles est donc avant tout paradigmatique avant d’être technique. Les outils des méthodes qualitatives sont bien souvent équivalents, mais ce qui distingue Big Q et small q, ce sont avant tout les valeurs et le cadre ontologique, épistémologique qui les orientent.
La popularisation du concept à travers l’analyse thématique
Depuis le début des années 2010, Virginia Braun et Victoria Clarke ont largement contribué à faire de la distinction Big Q / small q un concept central de la méthodologie qualitative contemporaine. Dans leur ouvrage Successful Qualitative Research (2013), elles l’utilisent pour introduire les fondements théoriques de la recherche qualitative en psychologie. La distinction devient progressivement fondamentale pour aborder l’analyse thématique, dont elles ont fait leur spécialité (Braun & Clarke, 2019, 2021, 2022), et conduit à une rupture totale avec leur article princeps de 2006. Non sans humour, et parfois même avec un peu d’agacement, les auteures n’ont de cesse de rappeler combien leur position a changé aux chercheurs qui se revendiquent de leur mouvement, en ne citant que ce premier article.
Pour Braun et Clarke, l’analyse thématique qui repose sur la fiabilité inter-codeurs (coding reliability TA), mobilise des codebooks, le recours à des codeurs multiples et indépendants, relève du small q, dans la mesure où ces dispositifs visent à contenir les « biais » du chercheur, conformément à une conception (post)positiviste de l’impératif d’objectivité dans la recherche.
L’analyse thématique réflexive (reflexive TA), à l’inverse, est explicitement positionnée dans le champ Big Q : la subjectivité du chercheur est reconnue comme une ressource de l’analyse et non comme une menace à neutraliser, le codage est assumé comme un processus interprétatif dont l’« exactitude » (on parlera davantage de vraisemblance) n’est pas un critère pertinent, et les thèmes sont développés par le chercheur plutôt que « découverts » dans les données ou « émergents » (« themes do not emerge », pour reprendre la formule consacrée).
Dans leurs travaux récents, Braun et Clarke (2023) proposent cette définition des recherches qualitatives Big Q : elles reposent sur l’usage de techniques qualitatives de recueil et d’analyse de données dans un cadre non positiviste orienté par des valeurs de recherche qualitatives. Selon elles, s’il n’existe pas un corpus unique des valeurs de référence, la plupart des chercheurs « Big Q » partagent au moins trois engagements :
La subjectivité du chercheur n’est pas une menace mais une ressource ;
La connaissance est contextuellement située, partielle et provisoire ;
La vérité est dépendante de l’esprit.*
Congruence méthodologique et critique des critères universels
Il devient donc évident que l’un des grands enjeux de la recherche en matière de méthodologie de recherche qualitative repose sur le rejet des indicateurs small q comme critères d’évaluation des recherches Big Q.
Pour ce faire, Braun et Clarke notamment proposent le concept de congruence méthodologique, c’est-à-dire l’ajustement, l’adéquation et la cohérence entre les positions ontologiques et épistémologiques qui organisent la recherche, les méthodes employées pour le recueil de données, les concepts mobilisés en matière d’analyse et, bien entendu, le langage utilisé pour en rendre compte.
Pour illustrer la pertinence du concept, Braun et Clarke (2024a), montrent comment de nombreuses études continuent de revendiquer l’usage de certains designs méthodologiques, comme l’analyse thématique réflexive (résolument inscrite dans le modèle Big Q), tout en mobilisant des concepts incompatibles, relevant davantage du champ small q, comme la notion de saturation, d’accord inter-codeurs, de thèmes « émergents »). En résultent alors des positivism creeps, des incongruences épistémologie-méthode qui mettent à mal la rigueur et le sérieux de ces études.
Les travaux de Varpio et al. (2017, 2021) documentent également comment le vocabulaire dominant des études qualitatives, en sciences de la santé particulièrement, reste massivement imprégné des valeurs (post)positivistes, injustement érigées en critères supérieurs et universels de qualité (saturation, triangulation, vérification et confirmation par les participants …). Pour Braun et Clarke (2024b, 2024c) les grilles d’évaluation standardisées (approche critériologique), même lorsqu’elles sont adaptées aux méthodes qualitatives (COREQ ; JARS-Qual), ont toujours quelque chose à voir avec les valeurs du positivisme. En contre-point, elles proposent leurs propres guidelines fondées sur les valeurs (values-based approach) et des lignes directrices spécifiques à l’analyse thématique réflexive (RTARG), puis, plus récemment, aux méthodes Big Q (BQQRG – Braun et Clarke, 2025). Nous reviendrons probablement sur ces travaux dans un article ultérieur.
Articulations épistémologique
La notion peut être mise en dialogue avec les registres épistémologiques que l’on connait, dont nous avons déjà parlé sur ce blog.
La répartition en 3 familles de Madill, Jordan et Shirley (2000) (réalisme, contextualisme, constructionnisme radical) peut contribuer à affiner la distinction entre small q et Big Q. Le champ small q correspond alors au pôle réaliste, tandis que le Big Q recouvre les positions contextualistes et constructivistes.
Il s’agit donc d’envisager des critères d’évaluation différenciés selon la position (fiabilité et validité pour le réalisme ; ancrage dans les données, transférabilité et réflexivité pour le contextualisme ; fécondité interne et utilité pour le constructivisme) (Willig, 2008). Le contextualisme fonctionnel de Biglan et Hayes, avec son critère pragmatique de successful working, peut lui aussi être lu en articulation avec le modèle Big Q, bien qu’il entretienne un rapport ambivalent aux traditions interprétatives. Finlay (2021) propose une reformulation suggestive de la dichotomie pour l’analyse thématique : scientifically descriptive (small q) et artfully interpretive (Big Q), soulignant la dimension artisanale et créative de l’interprétation, en opposition directe avec la démarche vérificatrice du positivisme.
Pour un lecteur francophone formé à l’herméneutique, le Big Q présente des affinités évidentes avec la tradition des sciences de la compréhension, avec la distinction habermassienne des intérêts de connaissance (l’intérêt émancipatoire contre l’intérêt technique), et avec l’herméneutique ricœurienne du texte : la thèse selon laquelle l’interprétation engage nécessairement la subjectivité de l’interprète et produit un savoir situé plutôt qu’une reproduction du réel est, en un sens, une redécouverte anglophone et une formalisation de ces concepts plus anciens. La notion offre en retour un vocabulaire opératoire pour défendre, dans des espaces éditoriaux dominés par les standards biomédicaux, la légitimité de démarches interprétatives ; y compris les méthodologies d’inspiration psychanalytique, dont le rapport à la subjectivité du chercheur (importance du contre-transfert) fait largement écho aux enjeux réflexifs du Big Q.
Pour conclure
L’importance du concept de Big Q est qu’il repose sur une réflexion qui engage toute la définition de ce que sont les méthodes qualitatives. Souvent pensées comme de simples outils, les chercheurs les adoptent rarement en connaissance de cause (knowingly), et adoptent par défaut les normes disciplinaires dominantes sans avoir pris conscience des alternatives possibles et de leur propre positionnement épistémologique. La notion de Big Q invite à une réflexion sur les valeurs qui se cachent derrière la méthode et fournit un cadre, un vocabulaire pour diagnostiquer les incongruences méthodologiques et résister à l’hégémonie des critères post-positivistes dans l’évaluation de la recherche.
Loin d’ériger les valeurs qui orientent le Big-Q comme idéales, ces réflexions dégagent un horizon, celui du chercheur « informé » (knowing), capable de situer délibérément sa pratique, d’expliciter ses choix. Pour la psychologie francophone, elle constitue à la fois un pont vers les débats méthodologiques anglophones et un instrument de légitimation des traditions interprétatives et herméneutiques qui lui préexistent largement, et dont nous reparlerons à l’occasion d’un autre article.
Références
Biglan, A., & Hayes, S. C. (1996). Should the behavioral sciences become more pragmatic? The case for functional contextualism in research on human behavior. Applied and Preventive Psychology, 5(1), 47–57.
Braun, V., & Clarke, V. (2013). Successful qualitative research: A practical guide for beginners. Sage.
Braun, V., & Clarke, V. (2019). Reflecting on reflexive thematic analysis. Qualitative Research in Sport, Exercise and Health, 11(4), 589–597.
Braun, V., & Clarke, V. (2021). One size fits all? What counts as quality practice in (reflexive) thematic analysis? Qualitative Research in Psychology, 18(3), 328–352.
Braun, V., & Clarke, V. (2022). Thematic analysis: A practical guide. Sage.
Braun, V., & Clarke, V. (2023). Toward good practice in thematic analysis: Avoiding common problems and be(com)ing a knowing researcher. International Journal of Transgender Health, 24(1), 1–6.
Braun, V., & Clarke, V. (2024a). A critical review of the reporting of reflexive thematic analysis in Health Promotion International. Health Promotion International, 39(3), daae049.
Braun, V., & Clarke, V. (2024b). Reporting guidelines for qualitative research: A values-based approach. Qualitative Research in Psychology, 22(2), 399–438.
Braun, V., & Clarke, V. (2024c). How do you solve a problem like COREQ? A critique of Tong et al.’s (2007) Consolidated Criteria for Reporting Qualitative Research. Methods in Psychology, 11, 100155.
Braun, V., & Clarke, V. (2025). Reporting guidelines for qualitative research : A values-based approach. Qualitative Research in Psychology, 22(2), 399‑438.
Finlay, L. (2021). Thematic analysis: The ‘good’, the ‘bad’ and the ‘ugly’. European Journal for Qualitative Research in Psychotherapy, 11, 103–116.
Gage, N. L. (1989). The paradigm wars and their aftermath: A « historical » sketch of research on teaching since 1989. Educational Researcher, 18(7), 4–10.
Kidder, L. H., & Fine, M. (1987). Qualitative and quantitative methods: When stories converge. In M. M. Mark & R. L. Shotland (Eds.), Multiple methods in program evaluation. New Directions for Program Evaluation, 35 (pp. 57–75). Jossey-Bass.
Lincoln, Y. S., & Guba, E. G. (1985). Naturalistic inquiry. Sage.
Madill, A., Jordan, A., & Shirley, C. (2000). Objectivity and reliability in qualitative analysis: Realist, contextualist and radical constructionist epistemologies. British Journal of Psychology, 91(1), 1–20.
Tebes, J. K. (2005). Community science, philosophy of science, and the practice of research. American Journal of Community Psychology, 35(3–4), 213–230.
Varpio, L., Ajjawi, R., Monrouxe, L. V., O’Brien, B. C., & Rees, C. E. (2017). Shedding the cobra effect: Problematising thematic emergence, triangulation, saturation and member checking. Medical Education, 51(1), 40–50.
Varpio, L., O’Brien, B., Rees, C. E., Monrouxe, L., Ajjawi, R., & Paradis, E. (2021). The applicability of generalisability and bias to health professions education’s research. Medical Education, 55(2), 167–173.
Willig, C. (2008). Introducing qualitative research in psychology. Open University Press.