Ressource · Médiation thérapeutique

Le jeu de rôle en thérapie : une médiation thérapeutique

Depuis quelques années, le jeu de rôle sur table (JDR), qui se joue autour d’une table, avec des dés, des personnages et un univers de fiction partagé, sort progressivement du seul champ du loisir pour investir celui du soin, de l’éducation et de l’accompagnement. De plus en plus de psychologues, d’éducateurs, d’orthophonistes ou d’enseignants le mobilisent comme un véritable outil de travail au service des enjeux de la clinique. Cette page propose de clarifier ce qu’est la thérapie par le jeu de rôle, comment elle se pratique concrètement, ce qu’elle permet de mettre au travail, et ce qu’en disent aujourd’hui la clinique et la recherche.

Le principe

Le jeu de rôle sur table, une médiation thérapeutique à part entière

En psychothérapie, on appelle « médiation » un support concret — la peinture, le modelage, l’écriture, le conte — autour duquel se construit la relation de soin (Brun et Roussillon, 2021). L’objet médiateur, ou médium malléable, offre une matière à façonner, à transformer, et c’est dans ce travail de transformation que quelque chose de l’expérience psychique peut se déposer, se figurer, puis se penser. En d’autres termes : les transformations surgissent dans la rencontre avec l’objet.

Le jeu de rôle possède plusieurs propriétés qui en font une médiation particulièrement riche :

Un support souple

Il se prête aux mises en forme : on peut y inventer n’importe quel monde, personnage, situation, et les remanier à l’infini.

Narratif et interactif

L’histoire ne préexiste pas (ou presque pas) : elle se co-construit en temps réel entre les joueurs et la personne qui anime.

Un support collectif

Il engage le groupe dans une création commune, et met ainsi au travail tout ce qui se joue entre les participants.

Cette plasticité, cette capacité du jeu de rôle à épouser ce que chacun a besoin d’y projeter, est précisément ce qui en fait un outil de symbolisation, de transformation, une voie d’accès vers le bien-être.

Lever une confusion

Jeu de rôle thérapeutique ou psychodrame : une distinction nécessaire

Le terme « jeu de rôle » prête à confusion, car il désigne plusieurs réalités très différentes dans le champ notamment du soin psychique.

Le jeu de rôle « technique »

Psychodrame, sociodrame, TCC

En psychologie, « jeu de rôle » renvoie classiquement à une technique d’inspiration ancienne : le psychodrame de Jacob Levy Moreno, le sociodrame, ou encore l’entraînement aux compétences sociales pratiqué en thérapie cognitivo-comportementale. Dans ces dispositifs, on demande à une personne de jouer une situation précise, un entretien d’embauche, un conflit familial, pour s’y entraîner ou en rejouer (et en déjouer) la charge émotionnelle.

Le jeu de rôle « sur table »

Le JDR comme médiation

La thérapie par le jeu de rôle dont il est question ici s’appuie sur autre chose : le jeu de rôle sur table tel qu’il existe comme loisir depuis les années 1970. Ici, pas de situation imposée à rejouer : un groupe explore ensemble un univers de fiction, chaque participant incarne un personnage de son invention, une personne anime l’histoire et propose des rebondissements, et le hasard des dés vient trancher l’issue des actions. Ce n’est pas un entraînement comportemental, c’est un espace de jeu ouvert, d’association libre, dont la valeur thérapeutique tient justement à sa liberté et à son indétermination.

En pratique

Comment se déroule un accompagnement par le jeu de rôle

Il n’existe pas de protocole unique, mais la plupart des dispositifs partagent une même architecture, à l’instar des dispositifs psychothérapeutiques plus largement.

Un cadre

L’accompagnement se déroule le plus souvent en petit groupe, à un rythme régulier, dans un cadre stable : même lieu, même horaire, mêmes participants. Cette régularité rend le jeu possible et sécurisant. Et c’est cette sécurité qui autorise l’émergence du sentiment de liberté.

Des rôles

La personne qui anime — psychologue, éducateur ou autre professionnel formé — tient le rôle de meneur ou meneuse de jeu : elle pose les situations, incarne les personnages secondaires, relance le récit, et veille en permanence à la fonction contenante du jeu et du cadre. Chaque participant, lui, crée et incarne son personnage, fait des choix pour lui, le fait évoluer au fil des séances.

Un temps de reprise

La séance de jeu est généralement suivie d’un temps de reprise, où l’on revient ensemble sur ce qui s’est passé dans la fiction. Ce moment de mise en mots est essentiel : c’est souvent là que ce qui s’est joué « pour le personnage » peut commencer à faire sens « pour la personne », ainsi que pour le groupe.

L’élément central

La distance protectrice du personnage. Parce que ce n’est pas « moi » mais « mon personnage » qui doute, qui a peur, qui échoue ou qui se met en colère, des thématiques difficiles peuvent être approchées sans être frontalement abordées. Cette distance fictionnelle est un alibi : elle abaisse le seuil de ce qui peut être éprouvé, exploré, puis pensé.

Mais cet élément n’est pas le seul, et j’en développe un certain nombre dans mes travaux de recherche.

Les processus à l’œuvre

Ce que le jeu de rôle permet de travailler en psychothérapie

Le jeu de rôle ne « soigne » pas en lui-même. Comme toute médiation, il ouvre un espace dans lequel certains processus psychiques peuvent se déployer. Parmi ceux que la clinique met le plus souvent en évidence :

La symbolisation

Mettre en récit, en personnage, en scène, c’est donner une forme représentable à des éprouvés jusque-là confus ou trop intenses pour être pensés. Le jeu fournit cette matière intermédiaire entre le ressenti brut et la parole.

La subjectivation

En faisant des choix pour son personnage, en assumant leurs conséquences dans la fiction, le joueur s’exerce à être l’auteur de quelque chose, un appui pour devenir davantage sujet de sa propre histoire.

Le rapport au groupe

Le jeu de rôle est une création collective qui engage la capacité à jouer, négocier, exister dans un groupe. Il suscite de véritables expériences sociales : on apprend à résoudre des problèmes pour de vrai.

La rencontre avec les émotions

La fiction autorise à éprouver peur, colère, attachement, perte, dans un cadre où ces affects restent maniables, parce qu’ils transitent par le personnage.

La place de la destructivité et de l’agressivité

Le jeu offre un terrain où l’agir destructeur peut trouver à s’exprimer et à se transformer, plutôt qu’à être seulement contenu ou interdit.

Publics et contextes

Pour qui ? Publics et contextes de l’accompagnement par le JDR

Les usages thérapeutiques et éducatifs du jeu de rôle se sont surtout développés auprès des adolescents, pour qui le détour par la fiction et le jeu offre une alternative précieuse à l’entretien en face-à-face, parfois vécu comme intrusif. Mais il est également utilisé auprès de tout type de population : chez les enfants, les adultes, et même les personnes âgées.

On trouve aujourd’hui des dispositifs dans des contextes variés :

  • Protection de l’enfance & ASE
  • Pédopsychiatrie & hôpital de jour
  • Handicap & troubles du neurodéveloppement
  • Orthophonie
  • Champ éducatif & scolaire

Cette diversité ne signifie pas que le jeu de rôle convient à tout le monde et en toute circonstance : le choix de la médiation, l’indication, la composition du groupe et la formation de l’intervenant restent déterminants. Mais elle témoigne d’un intérêt clinique réel et croissant.

État de la recherche

Ce que dit la recherche sur le jeu de rôle en psychothérapie

Le jeu de rôle comme médiation thérapeutique est un objet de recherche jeune. De fait, les travaux disponibles relèvent aujourd’hui surtout de la recherche clinique et conceptuelle — études de cas approfondies, élaborations théoriques, analyses de dispositifs — plutôt que de grandes études contrôlées. C’est donc un champ en construction, mais un champ déjà actif.

En langue française, la recherche AMJDR (« Adolescence et Médiations thérapeutiques par le Jeu de Rôle ») a constitué pour moi un jalon important, en posant les bases d’une étude clinique des processus à l’œuvre dans ces ateliers auprès d’adolescents. Plusieurs notions structurantes en sont issues :

  • l’idée que le jeu de rôle fonctionne comme un support malléable, que le joueur peut façonner à la mesure de ce qu’il a besoin d’y déposer ;
  • l’analyse de l’interactivité propre au jeu de rôle — le récit se construisant à plusieurs, en temps réel — comme moteur de subjectivation et d’agentivité ;
  • l’attention portée à la temporalité particulière du transfert dans ces dispositifs, qui se déploie à la fois dans la relation, dans le jeu et dans la fiction ;
  • l’observation de l’émergence d’une capacité à jouer en groupe au fil de l’accompagnement, là où elle faisait initialement défaut.

Qui je suis

Mon approche

Psychologue clinicien et docteur en psychologie, j’inscris ma pratique et mes recherches dans le champ des psychothérapies à médiation, d’orientation psychodynamique. Après avoir travaillé sur les médiations par l’écriture auprès d’adolescents en situation de placement, objet de ma thèse, j’ai progressivement centré mon travail sur les usages du jeu de rôle en psychothérapie et en accompagnement.

Mes publications dans des revues à comité de lecture sur ce thème incluent notamment :

  • Boulay, C., Roman, P. (2024). Le jeu de rôle : une médiation thérapeutique. Propositions conceptuelles sur les caractéristiques malléables du « JdR » en psychothérapie d’adolescents. Bulletin de psychologie.
  • Boulay, C., Roman, P. (2025). Émergence de la capacité à jouer en groupe à travers une médiation par le jeu de rôle. Adolescence, 43, 89-100.
  • Boulay, C., Roman, P. (2024). La triple temporalité du transfert dans la médiation thérapeutique par le Jeu de Rôle. Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence, 72, 282-289.
  • Boulay, C. (2023). La destructivité dans le processus créateur en médiation thérapeutique : une nécessité ? Illustration clinique à partir d’un atelier à médiation par le Jeu de Rôle. Psychothérapies, 43, 117-127.
  • Boulay, C. (2023). Jeu de rôle et fiction interactive : l’interactivité au service de la subjectivation. In Analysis, 7, 1-8.
  • Boulay, C. (à paraître, 2026). Entre jeu (de rôle) et réalité. L’aire de symbiose comme espace de symbolisation de l’angoisse de séparation à l’adolescence. Psychologie clinique et projective.

→ L’ensemble de mes travaux scientifiques

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Prolonger la réflexion

Si ces questions vous intéressent — que vous soyez praticien, étudiant, joueur ou simplement curieux — plusieurs espaces permettent de prolonger la réflexion.

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