Article · Méthodologie de la recherche
Ontologie et épistémologie
Une réflexion indispensable pour la recherche
Ontologie et épistémologie sont des notions qui peuvent effrayer, tant elles font plonger le (jeune) chercheur dans un univers qui peut parfois lui sembler extrêmement éloigné de ses préoccupations d’aspirant « investigateur principal ».
Ces deux concepts sont néanmoins des notions absolument fondamentales dès lors que l’on s’intéresse à la recherche, et à plus forte raison lorsqu’on envisage de la pratiquer. Leur intérêt est d’ailleurs, me semble-t-il, inversement proportionnel au nombre d’heures qui leur est consacré à l’université… Pour exemple, je ne crois pas, personnellement, avoir jamais entendu parler de ces notions avant de les découvrir par moi-même dans l’élaboration de mon doctorat, et de les manipuler véritablement au cours de mon post-doc. De la même manière, lorsqu’il m’est possible d’en parler avec des étudiants de master, rares sont ceux qui ont également entendu parler de ces notions, et plus encore de leur articulation avec la discipline dans laquelle ils exercent — la psychologie — tant sur le plan clinique que de recherche.
Mais derrière ces deux mots se cache en fait une forme d’évidence, un état de fait, de conscience, une manière de penser le monde si intimement ancrée en nous que nous avons cessé de nous interroger sur ses contenus.
Qu’est-ce qui existe ?
Un modèle ontologique concerne la nature du réel, et vise à répondre à des questions comme : qu’est-ce qui existe ? Quelle est la nature de la réalité dont la science s’occupe ? Existe-t-il un monde indépendant du chercheur, ou la réalité est-elle au moins en partie constituée par nos manières de la décrire et de la nommer ? L’ontologie détermine ce qui existe et établit un rapport particulier du chercheur à la réalité.
Comment puis-je savoir que ce qui existe, existe ?
L’épistémologie, de manière complémentaire, interroge : quelle est la nature du savoir scientifique, par quels moyens y accède-t-on, quels critères distinguent une bonne connaissance d’une mauvaise ? L’épistémologie s’adosse nécessairement à un modèle ontologique, et détermine la manière dont on peut connaître ce qui existe ; la méthode d’observation du réel.
Pour Virginia Braun et Victoria Clarke (2022), le paradigme qui se dessine dans l’articulation entre ontologie et épistémologie compose une théorie qui organise toute recherche, que le chercheur en soit conscient ou non.
Ainsi, il devient impossible d’affirmer qu’une étude est « purement empirique » ou « théoriquement neutre », en ce sens que toute étude s’inscrit nécessairement dans un rapport théorique avec son objet, dans une ontologie et une épistémologie particulières. Nier cela revient à adopter, sans le dire, une position théorique parmi d’autres. Pour Braun et Clarke, il est fondamental, en tant que chercheur, d’être au clair sur le rapport théorique que l’on entretient avec son objet d’étude, de sorte à faire preuve de cohérence dans sa manière de mener sa recherche.
Car chaque décision de recherche répond déjà, par des actes, des choix, des orientations, aux questions précédemment citées. Ce que vous acceptez de traiter comme une « donnée », ce qui compte pour vous comme un « résultat valide », le fait de vous fier ou non à un accord inter-juges : tout cela tranche, en pratique, sur la question de ce qui existe et de comment on peut le connaître. Rendre ces réponses explicites, c’est précisément ce qui sépare une démarche rigoureuse d’un pot-pourri théorique confus et incohérent, qui tenterait d’intégrer des éléments parfois incohérents, de faire cohabiter des enjeux inconciliables au cœur d’une seule et même recherche. Cet article est une visite guidée au cœur de ce territoire, visant à accompagner l’émergence d’un processus de réflexivité chez le chercheur, à propos des Big Theories qui organisent son rapport au monde.
Théorie et Big Theory
Braun et Clarke nous invitent à considérer que le terme « théorie » recouvre deux réalités différentes. Au sens courant, une théorie est une explication, inscrite dans une discipline donnée, d’un phénomène (théorie de l’attachement ; théorie de la pulsion ; théorie des neurones miroirs…). C’est la théorie « tout court », qu’on cite explicitement dans son cadre conceptuel, qu’on mobilise pour interpréter des résultats, et qu’on choisit en fonction de son objet, de sa formation, de son champ disciplinaire. Braun et Clarke (2022) parlent d’explanatory theory (théorie explicative). Elle se loge à un niveau intermédiaire, entre la philosophie de la connaissance et les données.
Mais en surplomb de cette théorie visible se cache celle, plus fondamentale et néanmoins invisible pour la plupart des chercheurs, que les auteures appellent la Big Theory : la métathéorie philosophique. Elle ne porte pas sur un phénomène en tant que tel, mais sur les présupposés mêmes de toute recherche. La métathéorie vise à interroger ce qui existe (le réel), la manière qui permet de le connaître (le savoir), et comment le langage en rend compte. Autrement dit, la Big Theory concerne le rapport ontologique et épistémologique du chercheur à son objet de recherche.
Visible · toujours citée
Théorie explicative
Explication d’un phénomène, explicitée dans le cadre conceptuel, mobilisée pour interpréter les résultats. Niveau intermédiaire entre philosophie de la connaissance et données.
Invisible · rarement explicitée
Big Theory
Métathéorie philosophique portant sur les présupposés mêmes de la recherche : ce qui existe (le réel), la manière de le connaître (le savoir), et comment le langage en rend compte.
Pour Clarke et Braun, il est impossible de concevoir une recherche sans Big Theory, et ce même si le chercheur n’est pas informé lui-même de cela. Le seul fait d’envisager que « quelque chose » puisse, ou ne puisse pas, être considéré comme une donnée revient à indiquer le rapport épistémologique que le chercheur entretient à sa recherche. Souvent, la Big Theory passe inaperçue aux yeux du chercheur, et c’est ce que l’on repère typiquement dans les publications scientifiques : si la théorie explicative est systématiquement citée et explicitée, c’est bien plus rarement le cas pour la Big Theory.
L’enjeu de cet article est d’inviter le chercheur à interroger son rapport à la Big Theory, de sorte à produire une recherche plus en cohérence avec cette dernière.
Ontologie : ce qui compose le monde
Une ontologie établit un rapport à la réalité. Dans le cadre d’une recherche, la question fondamentale à laquelle le modèle ontologique répond est la suivante : la réalité existe-t-elle indépendamment de l’observateur, ou non ?
L’enjeu est fondamental lorsqu’il s’agit de mener une recherche. Dans le cadre d’une analyse thématique d’un fragment d’entretien, par exemple, la manière dont sont conçus les thèmes au cours de l’analyse est éminemment révélatrice du rapport du chercheur à la réalité et aux données.
Par exemple, faire « émerger » un thème revient à considérer que le thème se trouvait là, endormi, enseveli sous les couches du langage, et attendait qu’un explorateur vienne le révéler, le mettre au jour, et rendre compte du réel. À l’inverse, « produire » ou « construire » un thème revient à considérer qu’il s’agit d’une démarche active de création de sens de la part de l’analyste, en interaction avec le matériel de l’entretien, et que la réalité ne préexiste pas à la recherche, mais se construit, prend forme dans le processus d’analyse.
Trois positions archétypiques peuvent permettre de catégoriser les modèles ontologiques, en fonction de la réponse donnée à la question : la réalité existe-t-elle indépendamment du chercheur ?
Le réalisme
Le réalisme envisage de découvrir une vérité qui est là, dehors. La réalité existe indépendamment de l’esprit qui l’observe. Le chercheur y est une sorte d’archéologue : il déterre ce qui est déjà là, en veillant à ne pas contaminer la vérité, la réalité, avec ses biais, par son empreinte.
Le relativisme
Le relativisme refuse l’idée d’une réalité préexistante aux pratiques humaines. Le réel se forme nécessairement dans les interactions en contexte et entre les êtres humains qui lui donnent sens. Le relativisme assume l’idée de vérités multiples, locales, situées, sans possibilité de désigner un arbitre capable de départager la « bonne » lecture du réel des autres.
Le réalisme critique
Le réalisme critique de Roy Bhaskar propose une voie intermédiaire. Ici, une réalité existe indépendamment de nous ; mais nous n’y accédons jamais que par le langage, la culture, les pratiques, nos observations situées. Bhaskar distingue le monde dans ses dimensions intransitives (la gravité ne se soucie pas de ce que nous en pensons, elle existe et s’exerce sur nous, point) et transitives (notre connaissance de la gravité, elle, est faillible, historique, révisable).
L’épistémologie : comment accède-t-on à ce qui existe ?
L’épistémologie s’adosse nécessairement à une ontologie. S’il s’agit là de comprendre la manière de connaître le réel, alors il faut nécessairement avoir déjà un avis sur ce qui est, sur l’objet du réel. L’épistémologie détermine donc nos moyens d’accès au réel, et ce qui distingue une bonne connaissance d’une mauvaise. À chaque ontologie correspond, globalement, une famille épistémologique.
Ontologie réaliste
Le (post)positivisme
Au (post)positivisme correspond le réalisme (Madill et al., 2000). Il existe une réalité observable et indépendante du chercheur, que la méthode permet d’approcher. Les analyses permettent de découvrir des propriétés de la réalité (par exemple, une catégorie thématique dans un entretien postule l’existence d’une telle catégorie dans le réel), et il est nécessaire de neutraliser les biais qui entravent l’objectivité. Les critères d’évaluation se rapprochent de ceux des méthodes quantitatives (objectivité, fidélité, accord inter-juges, généralisabilité). C’est ce que Guba et Lincoln (1994) appelaient la « received view » de la science. Dans le champ qualitatif, on fait appel à la triangulation entre chercheurs, on vise la convergence, comme test de fiabilité.
Ontologie réaliste critique
Le contextualisme
Au contextualisme correspond le réalisme critique (ou constructivisme contextuel, pour Madill et al., 2000). Toute connaissance y est locale, située, partielle : le sens se « produit » dans l’interaction entre le matériau, le chercheur et son contexte. La triangulation ne cherche plus la convergence mais la complétude : on ne fait que croiser des perspectives complémentaires pour enrichir la lecture, non pour déterminer une perspective plus proche de la réalité (car celle-ci n’est pas atteignable). Les critères d’évaluation deviennent la réflexivité sur la position du chercheur, l’ancrage dans les données des participants, et la perméabilité : la capacité de l’analyse à se laisser modifier par l’observation.
Ontologie relativiste
Le constructivisme
Au constructivisme correspond le pôle relativiste (ou constructivisme radical, pour Madill et al.). Le langage ne peut prétendre représenter la réalité ; il est le vecteur qui la construit. Ainsi, la recherche ne permet pas de « découvrir » un sens caché dans les données. Le chercheur n’est pas un archéologue, il est plutôt un créateur, une sorte d’artiste qui construit la connaissance au contact des données. Les objets mêmes de la psychologie (la dépression, l’intelligence…) y sont vus comme des constructions discursives, et non comme des entités préexistantes localisées dans le réel. L’attention du chercheur se déplace alors vers la production discursive elle-même, et les critères de qualité deviennent la cohérence interne, l’analyse des cas déviants, et la transparence qui permet au lecteur d’évaluer l’analyse par lui-même.
L’approche philosophique de la recherche : une affaire de cohérence
Braun et Clarke soulignent que ces considérations ne sont pas une sophistication inutile et dispensable en matière de recherche. Au contraire, les auteures mettent en évidence l’absolue nécessité de s’emparer de ces éléments pour penser les critères de qualité de la recherche, à partir de ce qu’elles nomment la « conscience théorique » (theoretical awareness). L’objectif est d’informer sa pratique à partir d’une forme de réflexivité théorique, avec le souci d’une mise en cohérence d’ensemble, du paradigme jusqu’à la moindre opération d’analyse.
À titre d’exemple, les auteures nomment souvent la manière dont certains chercheurs, recourant à l’analyse thématique réflexive (ATR), font « émerger » des thèmes à partir des analyses. Clarke et Braun font remarquer que l’ATR s’inscrit résolument dans un paradigme anti-positiviste ; or, le fait même de concevoir qu’un thème peut « émerger » (qu’il serait donc présent dans la réalité, indépendant du chercheur) produit une incohérence rédhibitoire. En ATR, les thèmes sont construits, produits, créés par le chercheur, dans son interaction avec le matériel d’analyse.
Pour les auteures, et c’est la dynamique dans laquelle je m’inscris volontiers, l’édifice doit tenir de manière cohérente de haut en bas. Au sommet, un paradigme (par exemple la recherche qualitative au sens fort, le Big Q). En dessous, une orientation (expérientielle ou critique). En dessous encore, le triptyque ontologie / épistémologie / théorie du langage. C’est seulement à partir de cet étage que se construisent les questions de recherche, les méthodes de recueil et les méthodes d’analyse : toujours en adéquation avec les étages supérieurs.
Conclusion
Ontologie et épistémologie sont des réponses qui irriguent absolument toute recherche, et que tout chercheur donne déjà, en acte, à l’instant où il décide de ce qui compte comme donnée et de ce qui compte comme résultat dans sa recherche ; parfois à son insu. Je me contente ici de rapporter ce que d’autres ont souligné avec force : il importe de s’informer et d’informer sa recherche sciemment et de façon cohérente, à tous les niveaux d’élaboration de son travail. C’est au regard de cette exigence que la recherche peut prétendre à un haut niveau de rigueur, indépendamment de l’épistémologie de référence dans laquelle le scientifique s’inscrit. La réflexivité, et donc la conscience de ses choix, ainsi que la transparence à leur égard, est fondamentale pour prétendre produire des connaissances dans un cadre méthodique et éthique.
Bibliographie
Braun, V., & Clarke, V. (2022). Thematic analysis: A practical guide. Sage.
Guba, E. G., & Lincoln, Y. S. (1994). Competing Paradigms in Qualitative Research. In N. K. Denzin & Y. S. Lincoln (Eds.), Handbook of Qualitative Research. Sage.
Madill, A., Jordan, A., & Shirley, C. (2000). Objectivity and reliability in qualitative analysis: Realist, contextualist and radical constructionist epistemologies. British Journal of Psychology, 91(1), 1‑20.