Article · Recherche & clinique
Role-play, psychodrame, mise en scène : dix ans de recherche synthétisés, et la place singulière que le jeu de rôle sur table occupe dans ce paysage.
Une revue systématique récente publiée dans Frontiers in Psychology (Mazzucato, Savastano & Iudici, 2026) présente un état des lieux de dix années de recherche sur l’usage du role-play (pour jeu de rôle, et plus largement, pour décrire les situations d’incarnation de personnage) en psychothérapie adulte. Excluant spécifiquement les jeux vidéo, RPG et autres jeux en ligne à vocation davantage ludique, la publication de cet article est une occasion de situer le jeu de rôle sur table dans ce paysage plus large, et de comprendre pourquoi il est, aujourd’hui encore, presque absent de la définition du jeu de rôle en psychologie.
Le role-play en thérapie : un champ dominé par le psychodrame
Mazzucato et al. ont analysé 26 études publiées entre 2015 et 2025, portant sur des interventions fondées sur le role-play auprès d’adultes en psychothérapie. Leur définition est large et transversale : elle couvre le psychodrame, la technique de la « chaise vide », le jeu de rôle comportemental (behavioral rehearsal), la drama therapy et d’autres formes d’enactment (mise en scène) guidé par un thérapeute. Ce qui unit ces pratiques diverses repose sur une structure commune : l’attribution et l’incarnation d’un rôle dans un cadre thérapeutique, avec une intention de changement psychologique explicite.
Les résultats mettent en évidence plusieurs effets observés dans une majorité des études analysées :
- Réduction des symptômes dans des contextes cliniques variés (dépression, deuil, addiction, maladies chroniques) ;
- Effet positif sur la régulation émotionnelle ;
- Renforcement du fonctionnement interpersonnel (et donc de la qualité des relations) ;
- Développement du sentiment d’empowerment (autonomisation et capacité d’agir) et de la réflexivité ;
- Effets psychophysiologiques et neurobiologiques.
Ce que la revue met aussi en évidence c’est l’étendue de l’influence du psychodrame de Moreno dans la littérature, puisqu’environ 77 % des études retenues s’inscrivent dans ce cadre. Les approches intégratives, en revanche, combinant le role-play avec la TCC, l’EFT ou les approches humanistes restent minoritaires.
Par ailleurs, dans le cadre de cette étude, les JDR (qu’il s’agisse de jeux de rôle sur table, de GN ou de MMORPGs) sont explicitement exclus du corpus, car jugés hors périmètre de la définition retenue : le role-play thérapeutique requiert qu’un thérapeute guide la mise en scène, l’incarnation et que celle-ci s’appuie sur un objectif de changement psychologique.
Pourquoi exclure le jeu de rôle sur table ?
Cette exclusion reflète un état de la recherche scientifique qui, il me semble, n’est pas représentative cependant de la réalité clinique concernant l’usage du role-play à travers le JDR notamment. Si le JDR est effectivement l’un des grands absents de la recherche (bien que la situation tende à évoluer ces dernières années), force est de constater qu’il se déploie de manière importante au sein des institutions de soin et d’accompagnement (et la vivacité dont témoigne le Réseau JDR & Accompagnements n’en est qu’un des nombreux exemples).
Le JDR sur table mobilise selon moi des processus qui s’articulent précisément à ceux que Mazzucato et al. identifient comme opérants dans le role-play thérapeutique (et que j’ai eu l’occasion de souligner dans mes propres travaux sur la médiation thérapeutique par le JDR). L’incarnation d’un personnage, la mise en jeu autour de scénarios fictionnels qui engagent des affects, des dynamiques groupales et intersubjectives, la réflexivité favorisée par la distance fictionnelle, sont des ingrédients partagés que l’on retrouve également dans le JDR sur table et qui bénéficient tout à fait aux processus thérapeutiques lorsqu’il est pratiqué dans ce cadre. Mais le JDR sur table configure ces ingrédients de manière singulière en se conjuguant notamment à la sphère ludique et à des systèmes de règles. Nous le verrons dans un autre article, mais ces règles sont ce qui confère une réalité tangible à un jeu qui repose pourtant sur le matériau conversationnel et verbal. En ce sens, le JDR est une médiation qui se manipule et s’éprouve aussi bien dans l’espace symbolique que sensoriel, et qui permet alors de faire des expériences de transformation extrêmement complexes et riches.
Sara Lynne Bowman, l’une des chercheuses les plus actives dans ce champ, souligne notamment que le JDR constitue une expérience cocréative d’immersion dans un monde fictionnel, où les joueurs incarnent des personnages et improvisent spontanément le jeu émergent (Bowman & Baird, 2022). Cette cocréation, que Coralie David (2015) nomme intercréativité, est précisément ce qui distingue le JDR sur table d’autres formes de role-play : ce que l’un des joueurs introduit dans l’histoire transforme le cadre pour tous les autres, exigeant adaptation, intégration et réponse articulée aux formes de création du reste du groupe.
Non seulement le JDR participe à améliorer la qualité des relations, mais il contribue également à rendre possible un espace de rencontre — un processus de construction du monde qui autorise la présence d’un autre différent de soi, et la création de repères partagés dans un environnement qui laisse la place nécessaire à la reconnaissance mutuelle de chacun des participants.
Le role-play n’est pas thérapeutique… sans thérapeute
Un des apports importants de la revue de Mazzucato et al. concerne la place et l’influence du thérapeute dans l’émergence des effets observés. Les auteurs insistent sur le fait que les effets ne sont pas attribuables au seul dispositif de role-play, mais dépendent significativement des caractéristiques du thérapeute (sa capacité à structurer la mise en scène, à maintenir un espace de sécurité, à réguler l’expression émotionnelle, et à faciliter la réflexivité fondée sur ce qui s’est joué dans le jeu). Une formation insuffisante ou une adhésion réduite aux principes du role-play thérapeutique peut introduire des variabilités importantes dans les effets observés.
Cette mise en garde rejoint ce que j’avance dans mes propres travaux sur la médiation thérapeutique par le JDR (Boulay & Roman, 2023 ; Boulay, 2023) : le jeu en lui-même ne porte pas de dimension thérapeutique, et c’est son articulation à un modèle du soin, à un appareillage théorico-clinique cohérent, et à des dispositions psychiques particulières chez le clinicien, qui conditionne son potentiel. Le JDR peut devenir un levier thérapeutique puissant, qui ne se déploie que si le clinicien qui l’utilise est formé au soin psychique, dispose d’un modèle cohérent, et a lui-même un rapport vivant, authentique au médium.
Conclusion : Un territoire encore inexploré
L’article de Mazzucato et al. pointe les lacunes de la recherche actuelle sur le role-play en psychothérapie : peu d’études incluent des suivis longitudinaux ; la description des procédures de mise en scène reste souvent trop imprécise pour permettre une réplication ; et les applications dans d’autres cadres que le psychodrame restent relativement absentes de la littérature empirique.
En ce qui concerne le JDR sur table, si des travaux cliniques et théoriques commencent à en cartographier les spécificités, la recherche empirique sur ses effets et ses mécanismes en contexte psychothérapeutique reste un chantier largement ouvert. Nonobstant, la revue de littérature de Mazzucato et al. confirme que les effets du role-play en psychothérapie sont réels, documentés, et transversaux à de nombreux contextes cliniques. À cet égard, il reste à préciser ce que le role-play, en JDR sur table, peut apporter de spécifique.
Bibliographie
Boulay, C. (2023). La destructivité dans le processus créateur en médiation thérapeutique : une nécessité ? Psychothérapies, 43, 117‑127.
Boulay, C., & Roman, P. (2023). Le Jeu de Rôle : une médiation thérapeutique. Bulletin de psychologie, 581, 197‑208.
Bowman, S. L., & Baird, J. (2022). Transformative potential of immersive experiences within role-playing communities. Revista de Estudos Universitários, 48.
David, C. (2015). Le jeu de rôle sur table : l’intercréativité de la fiction littéraire. Thèse de doctorat, Université Sorbonne Paris Cité.
Mazzucato, M., Savastano, M., & Iudici, A. (2026). Role-playing interventions in adult psychotherapy: a systematic review of clinical applications, reported outcomes, and future directions. Frontiers in Psychology, 17, 1749378. https://doi.org/10.3389/fpsyg.2026.1749378