Article · Méthodologie de la recherche

Méthode et évaluation de l’interprétation


Deuxième article d’une série consacrée à la place de l’interprétation dans la recherche scientifique. Le premier ( « Pensée hypothético-déductive et herméneutique dans le champ scientifique ») défendait l’idée que toute science repose sur une dyade : un moment heuristique, créatif, interprétatif, et un moment de vérification. Ce texte se concentre sur le premier de ces moments et pose la question de la définition de l’interprétation. Un troisième article reviendra sur les raisons pour lesquelles ce travail interprétatif se retrouve déclassé dans le paysage scientifique.

Dans l’article précédent, j’ai présenté l’idée selon laquelle l’interprétation est l’opération centrale de toute recherche non positiviste, et que la réflexivité quant au processus interprétatif l’accompagne nécessairement. S’il s’agit donc de soutenir l’intérêt de l’interprétation dans le champ scientifique, et au cœur des dispositifs méthodologiques, il est fondamental d’en poser la définition, mais également les indicateurs favorisant son intégration à un dispositif de recherche.

C’est à cette question que Carla Willig consacre un chapitre du SAGE Handbook of Qualitative Research in Psychology (Willig, 2017), dont je voudrais déplier ici les apports, parce qu’il fournit, à mon sens, l’un des outils les plus utiles dont puisse disposer un chercheur qualitativiste.

herméneutique et recherche

L’ingrédient « honteux » de la recherche qualitative

Si l’interprétation est au cœur du travail du qualitativiste, il est étonnant de constater qu’un certain nombre de domaines, comme la psychologie, entretiennent avec elle une relation ambiguë ; une distance polie ; voire un mépris farouche.

Cette ambiguïté, souligne Willig, provient de la nécessité qui a été celle des psychologues qualitativistes de faire valoir la pertinence et la validité de leurs méthodes aux yeux des quantitativistes inscrits dans un (post)positivisme ne cessant de gagner du terrain, au point d’en adopter les valeurs et la terminologie. À la notion d’interprétation, davantage évocatrice du domaine des arts et de la créativité s’est substitué le terme d’analyse, plus sobre, technique, objectif et scientifique.

Depuis 2008, Willig constate un tournant interprétatif (turn to interpretation), qui n’a cessé de croitre. Nous l’avons vu dans de précédents articles, à l’appui notamment des apports de Braun et Clarke, l’interprétation est désormais pleinement réintégrée aux paradigmes qualitatifs, qui l’assument pleinement comme le moteur du processus de recherche.

C’est dans ce mouvement que s’inscrit le présent article.

Les deux formes de l’herméneutiques

Pour définir la notion d’interprétation, Willig mobilise le travail de Ricœur (1965 ; 1983) et la distinction qu’il opère entre deux herméneutiques :

  • L’herméneutique de l’empathie est une recherche de sens, qui procède du texte vers le chercheur, et vise à s’approcher au plus près du sens visé par le texte, le locuteur ;
  • L’herméneutique du soupçon, à l’inverse, procède du chercheur vers le texte, à partir d’une attitude soupçonneuse, c’est à dire nourrissant la supposition, l’hypothèse d’un sens caché, profond, sous-jacent à la surface du texte lui-même.

L’interprétation empathique cherche donc à comprendre « de l’intérieur » l’expérience telle qu’elle est rapportée, et ce, sans implication de la théorie dans le processus analytique. Il n’est pas question, ici, de découvrir un sens caché, mais uniquement de se focaliser sur les significations, les attributs, les configurations contenues dans le matériau de l’analyse. L’idée est de s’intéresser à « comment » l’expérience est vécue.

L’herméneutique du soupçon, en revanche, s’intéresse aux significations latentes, sous-jacentes, portées par le récit d’un événement … ici, le chercheur mobilise une théorie visant à interroger et décoder le matériau. Pour Ricoeur, la psychanalyse est l’exemple parfait de l’herméneutique du soupçon. Elle cherche du sens dans des phénomènes apparemment triviaux, irrationnels, pathologiques, en suivant leurs traces jusqu’à leur origine pour en dégager le sens adéquat, approprié pour le patient et en référence à un système théorique.

Quoi qu’il en soit, les deux formes d’interprétation produisent des savoirs de nature différente (compréhension vs. explication).

Le cercle herméneutique

Le cercle herméneutique désigne le processus interprétatif, le circuit par lequel une conception du monde passe nécessairement. En premier lieu, le concept établit l’idée que l’approche d’un phénomène, quel qu’il soit, ne peut se faire qu’à partir d’une perspective spécifique, d’une position, d’un point de vue. D’une certaine manière, toute perception d’un phénomène « signifiant » est nécessairement située et ne peut être véritablement neutre, car elle se fonde sur la mobilisation de conceptions, de présupposés. Mais, et c’est là que se joue le rapport circulaire dans ce processus, le monde n’est pas non plus véritablement une page blanche, vierge, et la construction du sens ne repose pas sur une projection pleine et entière de nos propres conceptions dans un environnement vide, en attente de contenus. La production de sens repose sur une rencontre entre nos propres idées, et le monde, qui s’influencent mutuellement. Le monde se transforme au contact de l’idée que nous nous en faisons, et en retour nos idées s’adaptent et s’articulent à ce qu’elles ont pu découvrir du monde.

Illustration

Par exemple, lorsque je lis un livre, l’idée que je me fais de ce livre, de son auteur, de son thème, va entrer en relation avec la lecture de son contenu. Mes préconceptions rencontrent le monde : le livre. À la lecture du livre, chargé de mes préconceptions, je me fais alors une nouvelle idée du sens qu’il porte. Il s’agit de mon interprétation des mots, de l’histoire racontée par le livre, qui n’est pas neutre, car elle véhicule mes préconceptions à propos du livre.

Seulement, le processus ne s’arrête pas là. En poursuivant ma lecture, ou même en revenant au texte après l’avoir terminé, de nouveau mes préconceptions (chargée, cette fois d’une première interprétation du livre) entrent une nouvelle fois en contact avec le livre, et y trouvent une nouvelle interprétation (qui n’a jamais fait l’expérience de ces livres qui révèlent quelque chose de nouveau à chaque lecture ?), qui va consécutivement nourrir mes préconceptions et ainsi de suite …

En ce sens, le cercle herméneutique implique d’abord que les « parties » et le « tout » composent un ensemble indissociable. Les parties ne peuvent être comprises qu’en interrelation avec le tout, et inversement, le tout ne peut se concevoir que compte tenu des parties. Pour illustrer le phénomène, Willig s’appuie sur les unités « mot »/ « phrase ». Un mot ne peut se comprendre qu’à l’échelle de la phrase, dans son contexte ; en revanche, sans le mot, et sans le processus interprétatif qui permet d’en fixer le sens, la phrase elle-même ne signifie rien. Prenons ici l’exemple du mot « Opéra ». Sans la phrase, le mot n’a pas encore de sens. Ou plutôt, il en possède virtuellement plusieurs. En revanche, il en trouve un lorsqu’il s’intègre dans une phrase, et c’est la nature de la phrase qui influence le processus interprétatif du sens du mot (« Il est allé à l’opéra » ; « il a mangé un opéra »). La phrase trouve son sens à travers le sens que l’on impute au mot, qui lui-même ne s’éclaire qu’à partir de la phrase dans laquelle il s’intègre …

Willig, en appui sur les travaux de Ricoeur et de Gadamer, souligne l’interdépendance entre les parties et le tout dans le processus de compréhension. Il existe une relation entre ce qui est déjà connu et ancien (les présupposés, hypothèses, savoirs acquis et connaissances préalables), le « déjà là », et ce qui est encore à découvrir, le nouveau (sous forme d’expérience à venir, à vivre) ; et c’est cette relation qui autorise la compréhension, articulant nécessairement, de fait, une herméneutique empathique, et une herméneutique du soupçon.

La recherche de la compréhension requiert donc toujours une part d’interprétation (à la fois empathique, mais aussi fondée sur le soupçon). De fait, l’auteure s’inscrit pleinement dans la pensée que nous déployons maintenant au fil de ces textes, qui soutient l’idée que le savoir ne peut être objectif, et que les biais ne peuvent être ni contrôlés, ni neutralisés. Les préconceptions du chercheur, en contexte de recherche, ne sont donc pas à envisager comme des biais « parasites », mais bien davantage comme les conditions même de la compréhension. Le lecteur assidu, et peut être déjà un peu habitué à la rengaine, verra donc venir la suite : pour Willig, l’exigence en matière de recherche qualitative est de comprendre, savoir, appréhender ses propres préconceptions, puis de les énoncer, mais certainement pas d’en être dépourvu. On retrouve ici les enjeux de congruence et de réflexivité qui caractérisent le champ des méthodes qualitatives Big Q.

Éthique de l’interprétation

Le monde transforme nos préconceptions, qui transforment le monde en retour. Interpréter revient donc à transformer. En ce sens, la matière, les données de la recherche, reçoivent du chercheur un sens nouveau, et, de manière consécutive le chercheur transmet ce sens de la matière qui devient l’une des formes possible du monde. Le chercheur construit le sens du monde dans la rencontre qui se déroule entre lui et le monde.

De fait, l’interprétation, et plus particulièrement l’interprétation fondée sur le soupçon, appelle à cet égard une certaine prudence. En effet, cette forme interprétative place le chercheur, celui qui interprète, dans une position d’expert, de sachant, susceptible de « créer » du sens sur l’expérience propre du participant. Alors, au-delà du bénéfice que le mouvement produit (en termes de connaissance et d’éclairage nouveau sur le monde), l’interprétation comporte également un risque qui concerne directement les participants, susceptibles de se retrouver figés, voire pathologisés dans des images qu’ils ne reconnaissent pas.

Pour Willig, la prudence qui doit guider l’interprétation peut être appréhendée à travers trois critères éthiques visant à questionner :

  • la propriété : à qui appartient l’interprétation ? À qui peut-elle/doit-elle être attribuée ? Au chercheur qui l’a produite, ou à celui qui a fourni le récit dont elle procède ?
  • le statut : de quoi l’interprétation nous informe-t-elle ? Nous dit-elle quelque chose du phénomène étudié, ou quelque chose de l’interprète, de ses présupposés et de ses orientations théoriques ? Dans quelle proportion, et comment le repérer ?
  • les effets : quelles sont les conséquences sociales et psychologiques de l’interprétation, en particulier pour les sujets qui ont contribué par la narration de leur récit ?

Évaluer une interprétation

Si la l’éthique peut être abordée à partir des questions proposées ci-dessus, reste à considérer comment, du point de vue de la rigueur scientifique, évaluer une interprétation. Willig s’appuie sur Williams et Morrow (2009) et sur les trois catégories de la trustworthiness pour élaborer les lignes directrices d’un processus d’évaluation. Le principe directeur est évidemment celui de la congruence méthode-épistémologie ; et dans une perspective pragmatique, sa capacité ou non à atteindre les objectifs qu’elle s’est donnée. Voici les 3 critères retenus :

L’intégrité des données

Il s’agit de savoir si le matériau est de nature à soutenir et justifier l’interprétation qu’on en fait. Des approches interprétatives différentes exigent, donc, des données différentes. Par exemple, une interprétation psychanalytique/psychodynamique convaincante suppose un accès à l’histoire précoce et aux relations aux caregivers ; une interprétation phénoménologique crédible suppose des récits détaillés d’expériences réellement vécues…

L’équilibre entre réflexivité et subjectivité

Ce qui est envisagé comme un équilibre acceptable entre ce qu’apportent les données et ce qu’apporte le chercheur dépend de l’approche revendiquée comme référence. Par exemple, une interprétation soupçonneuse appelle légitimement davantage d’apport théorique qu’une interprétation empathique. L’enjeu ici est, une nouvelle fois, la question de la congruence épistémologique, et c’est la raison pour laquelle l’articulation entre l’épistémologie et le corpus méthodologique doit être explicitement discuté et justifié.

En guise de pas de côté, Willig propose, au regard de ce critère, de traiter de la question de la validation par les participants (member checking), qui est l’un des marqueurs de qualité présent dans nombre de grilles d’évaluation de la recherche qualitative. Willig montre qu’elle n’est un critère valide que pour certaines formes d’interprétations. Si l’enjeu de celle-ci est de saisir le sens qu’une expérience revêt pour une personne, alors oui, son assentiment est pertinent. Mais si le projet est d’identifier une motivation inconsciente, alors le participant n’est pas en position de valider l’interprétation, et le critère n’a plus de sens (Hollway & Jefferson, 2000). À partir de cet exemple, Willig montre qu’un critère présenté et repris dans la littérature comme universel reste toujours local ; son application ne mesure pas la qualité d’une recherche, mais sa conformité à une épistémologie. Reste à savoir si le chercheur en a revendiqué ou non l’adhésion.

La validité sociale

La recherche doit être utile et pertinente pour la société d’une manière ou d’une autre. Cela implique que l’interêt pour la validité de l’interprétation doit porter sur ses conséquences. En effet, une interprétation change la manière dont les gens envisagent leur expérience et se situent par rapport à elle ; elle devient donc un outil d’action et de lien avec le monde. Habermas parlerait ici de la valeur émancipatrice du savoir produit par l’interprétation. Sa valeur pragmatique se mesure à ce qu’elle permet de faire, ce qui suppose, remarque Willig, qu’elle s’intègre dans un projet particulier qui dépasse le cadre seul de la compréhension. Ainsi, recourir à l’interprétation implique nécessairement de choisir les intérêts qu’elle doit servir, et ceux qu’elle ne servira pas. En ce sens, interpréter est un acte qui ne peut se passer d’une exigence morale et d’un questionnement sur les buts poursuivis par la recherche.

En conclusion

Le texte de Willig est précieux, en ce sens qu’il donne un cadre au processus interprétatif, favorable à son inscription dans une démarche de recherche qualitative rigoureuse. Cette démarche nous intéresse d’autant plus que l’interprétation est une caractéristique des approches psychanalytiques et psychodynamiques.

Dans ce contexte, il est régulièrement reproché au champ analytique de vouloir systématiquement échapper au processus d’institutionnalisation, à l’intégration de la discipline au champ scientifique. En réponse, les psychanalystes rétorquent que cette fuite est motivée par l’absence de critères capables d’évaluer correctement le processus analytique, sans lui ôter ses spécificités. Le propos de Willig tend à articuler les deux enjeux : celui de fournir aux méthodes de recherche qualitatives un cadre rigoureux capable de tenir une place dans le monde académique sans abraser pour autant ce qui fait la richesse et la spécificité du processus interprétatif. Le tout en reconnaissant l’épistémologie singulière qui la porte.

Il n’est donc pas question d’évaluer l’interprétation à l’aune des critères positivistes. Nonobstant, sa place singulière dans le paysage des méthodes qualitatives n’abolit pas les impératifs de rigueur. L’interprétation reste soumise à évaluation, mais à une évaluation qui correspond au champ épistémologique dans lequel elle se situe. Le propos soutenu par Willig affirme que les critères n’œuvrent pas en direction de la neutralisation de l’interprétation, mais bien vers la reconnaissance de la part de subjectivité qui s’y loge, et l’impératif de « dévoilement » qui en découle. Encore une fois, une telle proposition invite à prendre conscience de ce qui se construit dans le processus de recherche, et à en témoigner de manière à la fois transparente et congruente avec l’ensemble du cadre.

Sources

  • Braun, V., & Clarke, V. (2023). Toward good practice in thematic analysis: Avoiding common problems and be(com)ing a knowing researcher. International Journal of Transgender Health, 24(1), 1–6.
  • Braun, V., & Clarke, V. (2025). Reporting guidelines for qualitative research: A values-based approach. Qualitative Research in Psychology, 22(2), 399–438.
  • Frosh, S., & Young, L. S. (2008). Psychoanalytic approaches to qualitative psychology. In C. Willig & W. Stainton Rogers (Eds.), The SAGE Handbook of Qualitative Research in Psychology (pp. 109–126). Sage.
  • Hollway, W., & Jefferson, T. (2000). Doing qualitative research differently: Free association, narrative and the interview method. Sage.
  • Ricœur, P. (1965). De l’interprétation. Essai sur Freud. Seuil.
  • Williams, E. N., & Morrow, S. L. (2009). Achieving trustworthiness in qualitative research: A pan-paradigmatic perspective. Psychotherapy Research, 19(4–5), 576–582.
  • Willig, C. (2012). Qualitative interpretation and analysis in psychology. McGraw-Hill/Open University Press.
  • Willig, C. (2017). Interpretation in qualitative research. In C. Willig & W. Stainton Rogers (Eds.), The SAGE Handbook of Qualitative Research in Psychology (2e éd., pp. 274–288). Sage.

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