Article · Méthodologie de la recherche

« On n’a pas encore de science de la subjectivité »

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Réponse à Albert Moukheiber

Récemment, je suis tombé sur une vidéo (qui, elle, date de déjà quelques mois), dans laquelle Albert Moukheiber (psychologue et docteur en neurosciences) traite de la question de la conscience humaine, et de la complexité que représente, dans le monde scientifique, le projet de l’observer et la comprendre. Selon lui, la science « a toujours tenté d’objectiver les choses, de les mesurer » ; de fait, l’observation du cerveau, la mesure de l’activité neuronale ne peut pas comprendre la manière dont la conscience émerge et ce qui la constitue. Pour Moukheiber, nous aurions besoin d’une science de la subjectivité, mais celle-ci n’existe pas encore.

Alors, oui, la science dans son registre dominant (le (post)positivisme) a toujours cherché à objectiver et à mesurer. Mais non, il n’en découle pas qu’il n’existe pas de science de la subjectivité. Il existe des traditions méthodologiques, des outils, des positions épistémologiques argumentées qui produisent de la connaissance sur le monde vécu par l’individu, qui s’intéressant à l’expérience consciente du rapport qu’il entretient avec son environnement.

Ce qui fait défaut ici, ce n’est pas la science qui permet d’étudier des phénomènes subjectifs tels que la conscience, mais la reconnaissance de l’existence d’une telle science. Cette proposition de Mr Moukheiber relève d’une tâche aveugle qui repose sur l’absence de réflexivité des chercheurs à l’égard de leur modèle, et de la croyance selon laquelle la perspective (post)positiviste, hégémonique, serait – parce que seule capable d’observer et d’objectiver le monde – la seule qui existe.

Un problème de définition de « la science »

L’affirmation selon laquelle « il n’y a pas de science de la subjectivité […] la science a toujours cherché à objectiver les choses » s’inscrit dans une conception de la science qui fait de la mesure objective l’unique critère de scientificité. Si l’on définit la science par le processus d’objectivation, alors nécessairement la subjectivité échappera à cette tentative. De manière corrélative, toute discipline qui tente de saisir la subjectivité échappera à la définition de la science.

Au XIXe siècle, Dilthey (1883) relevait deux régimes de connaissance, correspondant chacun à des champs scientifiques spécifiques, et qui présupposaient déjà l’existence des sciences de la subjectivité en parallèle des sciences objectivistes. Dilthey proposait de distinguer :

  • Les sciences explicatives, comme les sciences de la nature ;
  • Les sciences compréhensives, comme les sciences de l’esprit (nous parlerions aujourd’hui des sciences sociales, et pourquoi pas, de la psychologie).

Dilthey, tout comme Guba et Lincoln (1994), Habermas (1968), Madill et al. (2000), Braun et Clarke (2021), ont contribué à distinguer les différents paradigmes scientifiques, en fonction de leurs intérêts, de la méthode sur laquelle ils reposent, de leur ontologie et de leur épistémologie de référence, des objets sur lesquels ils portent. Aucun d’entre eux n’oppose les sciences entre elles. En revanche, tous en reconnaissent les différences, le rapport au monde particulier qui les caractérisent, et de fait, les régimes de validation qui leur conviennent. Chaque paradigme constitue une méthode de recherche adaptée à son objet, si bien qu’une incongruence épistémologique, le fait qu’un paradigme s’empare d’un objet qui ne le concerne pas, lui impose ses normes, valeurs et critères d’évaluation, reviendrait tout simplement à manquer l’objet en question, à en nier la nature même. En d’autres termes, le « monde vécu », l’expérience subjective, la conscience ne peuvent s’approcher par les méthodes qui s’intéressent au fait mesurable, mais par les sciences de la subjectivité. Nier qu’elles existent revient à nier la subjectivité elle-même.

Les « sciences de la subjectivité »

La science de la subjectivité, donc, existe déjà. Nous disposons d’outils pour appréhender le fait subjectif, à condition d’accepter de sortir d’un paradigme (post)positiviste de la science, et de se reposer sur une épistémologie contextualiste ou constructiviste. Cela implique d’envisager d’autres manières de voir et penser le monde (ontologies) ; d’autres méthodes pour l’observer ; et d’autres critères pour en évaluer les observations. Pour ce faire, il faut nous tourner vers les approches qualitatives, et plus particulièrement vers le champ des Big Q qualitative research.

Les Big Q qualitative research

Les recherches qualitatives Big Q désignent toutes les orientations de recherches qui s’appuient sur une épistémologie non positiviste, c’est à dire qui ne reconnaissent pas la possibilité d’établir une connaissance sur le monde qui soit objective. Les objets auxquels s’intéressent les sciences non positivistes estiment que le réel n’existe pas en dehors de la subjectivité de ceux qui les considèrent, et que le réel ne se trouve pas « là dehors », indépendamment de son observateur. Dans ce champ de recherche, la connaissance est envisagée comme nécessairement située, modelée par son contexte, et la subjectivité de ceux qui l’observent. Ici, la subjectivité du chercheur n’est pas considérée comme un biais à neutraliser, puisqu’elle est inévitable et nécessaire dans l’observation, et elle est également le vecteur par lequel le savoir et la connaissance se construisent.

Dans ce contexte, le sens de l’objet d’étude est produit dans la rencontre entre un chercheur, situé dans son contexte, et la matière qu’il étudie. Les critères de rigueur scientifiques de telles approches ne sont donc, évidemment, pas l’objectivité, la neutralité, la validité ou tout autre critère spécifique aux sciences positivistes. Ils sont plus fondamentalement liés à la transparence et à la traçabilité du raisonnement, aux témoignages de réflexivité du chercheur qui doit rechercher et présenter les implications de sa propre subjectivité, de ses effets, dans le processus d’analyse, et la manière dont elle a contribué à construire et/ou occulter les savoirs qui en sont issus.

Ces recherches s’intéressent au sens que les individus donnent à leur expérience, à la manière dont elle se présente à eux, et donc le rapport au monde se construit, à travers l’analyse des récits, des discours, des textes et des créations, produits en groupe, en entretien, en situation naturelle…Parmi les outils d’analyse et les appareillages théoriques disponibles pour approcher la subjectivité dans ces champs de recherche, on trouve notamment :

  • L’analyse phénoménologique interprétative (IPA) (Smith)
  • L’analyse narrative (Riessman)
  • L’interprétation et l’herméneutique (Willig)
  • Des formes constructivistes de la théorie ancrée (groundes theory) (Charmaz)
  • L’analyse de discours (Potter et Wetherell)
  • L’analyse thématique réflexive (Braun et Clarke)
  • Les approches psychodynamiques (Kvale)

Recherches qualitatives et politiques evidence-based

Si Albert Moukheiber offre ici une raison d’évoquer le sujet, il n’est cependant pas seul à témoigner du sentiment de vide, dommageable, qui existe dans le champ scientifique en matière d’étude de la subjectivité.

Bien que ces modèles de pensée, ces manières de « faire science » existent, force est de constater qu’ils restent moins considérés que les autres. Leur représentation, dans l’opinion publique, à échelle médiatique (et particulièrement chez les vulgarisateurs), en est une preuve ; l’ignorance même de certains chercheurs en est une autre ; à titre personnel et en tant qu’enseignant en méthodologie de la recherche, je constate aussi que les maquettes des enseignements prévoient le double d’heures pour l’enseignement des méthodes quantitatives, comparativement aux méthodes qualitatives, quand elles sont abordées. Dans mon propre parcours de formation, en tant qu’étudiant, jamais je n’ai entendu parler d’ontologie, d’épistémologie, et des différents modèles de la recherche qui se fondent sur les paradigmes concurrents.

Ces modèles scientifiques sont marginalisés par un dispositif institutionnel (scientifique, académique, médiatique, politique …) qui hiérarchise les preuves et classe les connaissances obtenues par les approches quantitatives (aux valeurs (post)positivistes) au sommet d’une pyramide pourtant parfaitement infondée. Cette hiérarchie est à la fois le moteur et la conséquence d’un système qui l’auto-entretient, de telle sorte que les financements de la recherche sont particulièrement dépendants des dispositifs reposant sur ces critères ; que les conditions d’accès à la publication dans les revues les plus valorisantes pour la carrière d’un chercheur reposent sur de tels dispositifs méthodologiques ; que les données objectivables et mesurables deviennent des livrables qui nourrissent à leur tour des politiques evidence-based, et qui finissent par ne plus reconnaitre qu’un type d’evidence.

L’effet est insidieux, puisque le processus ne relève pas simplement d’une exclusion sèche. Les chercheurs eux-mêmes se fondent dans ce moule car, pour avoir une chance de publier, et de publier dans les meilleures revues, les travaux dans certains domaines doivent justifier de leur pertinence par l’adoption d’un vocabulaire qui rend compte d’un paradigme, qu’ils ne revendiquent parfois pas. Ce que Braun et Clarke appellent le positivism creep — l’infiltration de critères qui n’ont aucun sens dans le cadre où on les importe – est aujourd’hui particulièrement répandu, et les auteures déplorent les situations indénombrables où les reviewers de revues académiques évaluent les recherches qualitatives au prisme des critères de qualité qui fondent les approches quantitatives. Comment peut-on envisager de rejeter encore plus efficacement l’étude de la subjectivité ?

Boaventura de Sousa Santos décrit ce mécanisme par le terme, éloquent, d’épistémicide. Sa « sociologie des absences » décrit l’opération selon laquelle l’hégémonie d’un modèle fabrique du vide, une absence, là où il y a de la production de savoir, de connaissance, méthodique et rigoureux. Il ne s’agit pas simplement d’un débat sur la place des épistémologies qualitatives dans le milieu scientifique, mais d’une réfutation pure et simple de leur valeur épistémologique, d’une absence de discussion parce que celle-ci n’a pas besoin d’être discutée, supposée d’emblée comme relevant d’un non-savoir, et donc, n’ayant pas sa place dans le débat. Au final, l’absence construite au cœur du système devient une véritable absence, qui s’apprécie notamment à travers les sorties médiatiques des vulgarisateurs, dans le regard qu’ils portent sur la science.

Conclusion

L’affirmation selon laquelle « la science de la subjectivité n’existe pas » ne relève pas seulement d’une simplification, un peu expéditive, visant à resserrer le débat autour de l’énigme de la conscience et des questions qu’elle laisse en suspens. Elle souligne également une forme d’ignorance, parfois de déni, qui traverse aujourd’hui le monde scientifique. Mais plus encore, quand on dit qu’il n’existe pas de science de la subjectivité, on participe à valider, à son insu, le bienfondé d’une hiérarchisation qui n’a pourtant pas lieu d’être ; on contribue à donner du crédit à un système qui obère complétement les approches non positivistes, par la voie du financement de la recherche mais aussi de l’enseignement ; on invisibilise, enfin, le fait que si les modèles quantitatifs éclairent les effets, les relations entre variables, les sciences qualitatives rendent visibles la complexité des processus qui œuvrent dans les relations humaines. Un pas de plus, et l’on en viendrait à affirmer que ces questions n’ont pas d’intérêt. Pour certains, ce pas a déjà été franchi. Habermas parle de « colonisation du monde vécu » pour décrire le processus par lequel le positivisme, puisqu’il fonctionne avec ses objets, ses questions, ses intérêts, se retrouve étendu à tous les domaines de la vie humaine. Le mécanisme rend compte de la manière dont l’humain, à l’époque moderne, n’est plus envisagé que comme un réservoir à variables, une entité figée dans son environnement, composé de chiffres et de relations entre eux plus ou moins prédictibles, donc plus ou moins dignes d’intérêt. La conscience, puisqu’elle est insaisissable par la technique, alors, a été évacuée du champ.

La question qui se pose désormais est la suivante : comment réhabiliter une science prise dans un système qui ne cesse d’en nier l’existence ? Comment mettre un terme au cycle de répétition d’une domination si absurde que les neuroscientifiques eux-même déplorent les effets qu’elle produit ?

Selon moi, cela passe par le fait de rappeler que les Big Theories ne sont que cela, des théories, des manières de considérer le monde auxquelles on souscrit, parfois sans même le savoir. En devenir conscient, dans la continuité de ce que soutiennent Braun et Clarke, constitue une première porte de sortie.

Pour aller plus loin

Braun, V., Clarke, V. (2021). Thematic Analysis: A Practical Guide. Sage : Le manuel de référence du modèle Big Q et de l’analyse thématique réflexive ; y est développée, notamment, la notion de positivism creep, centrale pour comprendre comment les critères quantitatifs s’infiltrent dans la recherche qualitative.

Dilthey, W. (1883). Introduction aux sciences de l’esprit. Cerf : Le texte qui établit la distinction Erklären/Verstehen, et propose qu’expliquer et comprendre sont deux régimes de connaissance légitimes, non hiérarchisables, chacun adapté à la nature de son objet.

Habermas, J. (1968). Connaissance et intérêt. Gallimard : Habermas distingue trois intérêts de connaissance (technique, pratique, émancipatoire) et montre que le modèle des sciences naturelles ne sont pas les seules formes légitimes de savoir.

Lincoln, Y. S., Guba, E. G. (1985). Naturalistic Inquiry. Sage : Propose les critères de trustworthiness (crédibilité, transférabilité, fiabilité, confirmabilité) comme alternative aux critères positivistes de validité et de fidélité, adaptée aux autres paradigmes scientifiques.

Tracy, S. J. (2010). Qualitative quality: Eight « big-tent » criteria for excellent qualitative research. Qualitative Inquiry, 16(10), 837-851 : Formule un ensemble de critères de qualité adaptés aux recherches qualitatives.

Madill, A., Jordan, A., & Shirley, C. (2000). Objectivity and reliability in qualitative analysis: Realist, contextualist and radical constructionist epistemologies. British Journal of Psychology, 91(1), 1-20 : le texte montre qu’il n’existe pas une seule façon de faire de la recherche qualitative, mais plusieurs positions épistémologiques (réaliste, contextualiste, constructionniste radicale) qui n’exigent pas les mêmes procédures en matière d’analyse.

Smith, J. A., Flowers, P., & Larkin, M. (2009). Interpretative Phenomenological Analysis. Sage : Présente l’IPA, méthode qui articule phénoménologie et herméneutique pour analyser en détail le sens que des individus donnent à une expérience significative.

Finlay, L. (2002). « Outing » the researcher: The provenance, process, and practice of reflexivity. Qualitative Health Research, 12(4), 531-545 : Cartographie les différentes formes de réflexivité en recherche qualitative ; pertinent pour comprendre pourquoi la subjectivité du chercheur y est traitée comme ressource et non comme biais.

Levitt, H. M. et al. (2018). Journal article reporting standards for qualitative primary, qualitative meta-analytic, and mixed methods research. American Psychologist, 73(1), 26-46 : article qui établit les standards de l’APA pour le reporting des critères de qualité des recherches qualitatives ; témoigne de la reconnaissance institutionnelle progressive des épistémologies non-positivistes.

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