Article · Méthodologie de la recherche
Pensée hypothético-déductive et herméneutique dans le champ scientifique
Un lien indéfectible.
Dans le champ scientifique, il existe une hiérarchie, plus ou moins tacite (et plus ou moins acceptable), qui différencie les manières de produire du savoir. Cette catégorisation ruissèle subséquemment sur les disciplines scientifiques elles-mêmes et les connaissances qu’elles produisent. On parle ainsi, notamment, de sciences dures, et de sciences molles.
Au sommet de la pyramide sont souvent identifiées les démarches qui mesurent, comptent, comparent des moyennes et testent des hypothèses à partir de modèles statistiques. On estime à ce titre que les études quantitatives, essais contrôlés randomisés et autres méta-analyses sont les méthodes les plus fiables pour produire des données de haute qualité, des preuves scientifiques attestant de la réalité d’un phénomène. Plus bas dans la hiérarchie, comme si elles étaient de moindre valeur, on trouve les méthodes qualitatives, qui s’appuient sur une matière non numérique, sur la description de processus complexes qui ne peuvent être réduits à des chiffres, comme l’analyse textuelle de données d’entretiens, l’analyse thématique, l’analyse interprétative … De fait, les méthodes qualitatives se prêtent mal à la démarche hypothético-déductive, qui vise à tisser des liens (corrélations) entre un phénomène et ses causes potentielles. Le champ qualitatif a cependant l’avantage de démultiplier les pistes pour comprendre les interactions entre le phénomène et le milieu dans lequel il émerge. À ce titre, on les considère comme des démarches exploratoires, aptes à ouvrir des perspectives, mais pas à confirmer des hypothèses, ni à décrire véritablement le réel.
Alors que les méthodes quantitatives reposent le plus souvent sur une épistémologie dite « positiviste » (pour plus d’infos à ce sujet, vous pouvez consulter l’article dédié aux notions d’ontologie et d’épistémologie), le champ qualitatif s’appuie sur un appareil épistémologique plus complexe, dont la spécificité est de ne reconnaître aucune « réalité objective » qui ne soit pas nécessairement déformée par le regard même de l’observateur, sa présence, ainsi qu’un ensemble de données issues du contexte. L’approche qualitative (et plus spécifiquement celle que l’on nomme Big-Q) reconnaît la subjectivité de l’observateur comme un acteur qui contribue à construire la réalité. Là encore, un autre article traite spécifiquement de cette question, et du paradigme qui soutient la recherche Big-Q.
Cette hiérarchie entre les méthodes (et donc, entre les épistémologies qui les sous-tendent) tient à un présupposé tenace et qui, me semble-t-il, gagne du terrain : le paradigme hypothético-déductif et son cortège quantitatif serait la forme par excellence de la rationalité scientifique (gold standard), le seul moyen de mettre en évidence la vérité, la réalité, dans sa forme la plus exacte et incontestable. Tout le reste serait, au mieux, un travail préparatoire (exploratoire), au pire, une élucubration interprétative matinée de subjectivité.
Habermas parle de « colonisation du monde vécu » pour nommer le fait que le savoir produit par les méthodes quantitatives ne se limiterait plus seulement à une manière de voir le monde, parmi d’autres, mais aurait fini par être considéré comme la meilleure manière de l’envisager.
Hervé Guyon, dans Stat Wars (Guyon & Noûs, 2024), a récemment mis en évidence les problèmes que soulève cette domination, notamment dans les sciences humaines, et les déformations, incohérences, manipulations qui en sont à l’origine ; avant lui, Guba et Lincoln, dans leur texte sur les paradigmes en compétition, avaient déjà montré qu’une telle hiérarchie n’allait pas de soi.
Cet article propose de défendre la thèse suivante : non seulement les démarches qualitatives sont scientifiquement légitimes, et ce au même titre que les autres, mais elles sont nécessaires pour la science dans son ensemble.
Un pluralisme épistémologique
Cette partie revient brièvement sur des concepts qui ont été développé dans deux autres articles ; le lecteur familier avec les notions de familles épistémologiques et de recherche qualitative Big Q peut passer directement à la partie « la dyade épistémologique ».
Anna Madill, Abbie Jordan et Caroline Shirley, dans Objectivity and Reliability in Qualitative Analysis (2000), s’intéressent à cette question et mettent d’abord en évidence que les méthodes qualitatives sont susceptibles de s’inscrire dans des cadres épistémologiques différents.
Je le souligne pour préciser d’emblée que la comparaison entre méthodes, qualitatives et quantitatives, n’a guère de sens si les positions épistémologiques qu’elles explorent ne sont pas déterminées.
Le champ même de la recherche qualitative n’est pas un champ homogène, en ce sens qu’il est traversé par trois grandes positions épistémologiques, donc trois manière radicalement différentes de voir le monde. En d’autres termes, on peut utiliser une « méthode qualitative » pour explorer différentes facettes du monde, et avec une philosophie, un rapport à ce monde très différent.
J’ai déplié ces éléments dans un article dédié, et me contenterai de rappeler que le champ réaliste/positiviste s’appuie notamment sur les notions d’objectivité et de fidélité pour évaluer la qualité d’une étude. Ce paradigme vise à découvrir la réalité et ses propriétés, en tenant à distance les biais qui l’influencent. C’est notamment le parti pris de la « recherche qualitative consensuelle » (Hill et al., 2005).
Mais dès que le chercheur quitte le champ du positivisme, ces critères deviennent inadéquats. Dans un cadre contextualiste, tout savoir est considéré comme local, situé, partiel. Dans un cadre constructiviste, on estime enfin qu’il n’existe d’autre réalité que construite dans les interactions entre le sujet et le monde, et que la réalité s’organise également autour du processus d’interprétation que l’observateur fait de son monde. De cette manière, la quête de l’objectivité est impossible, puisque l’objectivité n’existe pas. Dans ce dernier champ, l’interprétation – et c’est là le concept central du présent article – tient une place fondamentale, qui n’est pas considérée comme un biais, mais bien plus comme une étape incontournable de la production de la connaissance.
Ce qu’il convient de souligner ici, c’est la notion de pluralisme épistémologique : contrairement à ce que soutiennent les tenants du positivisme le plus radical, il n’existe pas une seule manière d’appréhender le monde, la connaissance et la vérité. L’essentiel tient à ce que le chercheur a la responsabilité de clarifier sa position épistémologique, de conduire son travail de manière cohérente avec elle, et de le présenter d’une façon qui permette de l’évaluer selon des critères adéquats, et non dans ceux d’un cadre qu’il a explicitement refusé.
Cette démarche est par ailleurs fondamentale pour soutenir l’existence et la légitimité même de ce pluralisme. Clarke et Braun soulignent en effet combien le champ des méthodes qualitatives souffre de l’hégémonie positiviste, à travers notamment les grilles d’évaluations (checklists) qui traitent toute approche qualitative (et Big Q) avec une perspective objectiviste, réintroduisant subrepticement des normes (post)positivistes dans la lecture des travaux qualitatifs : on demandera au chercheur s’il a « contrôlé ses biais », s’il a obtenu la « saturation », si ses résultats sont « généralisables » ; autant de critères qui présupposent une vérité externe à atteindre et un chercheur qui devrait s’effacer. Autant d’indicateurs inadéquats pour penser une recherche qualitative Big Q, et qui contribuent, de fait, à l’invisibiliser.
En guise de contrepoint, Braun et Clarke proposent d’autres indicateurs, qui peuvent contribuer à faire référence en matière d’évaluation de la qualité des études qualitatives qui en ressortent. Et ce sont ces indicateurs qui sont à mobiliser en matière de recherche qualitative, pour faire valoir le sérieux d’une démarche qui ne se fond pas dans le moule du positivisme.
Le premier est la notion de congruence méthodologique : il est nécessaire que l’ensemble des éléments d’une recherche (théorie, design, génération des données, analyse, écriture) s’articule de manière cohérente. Le mélange de procédures small q et des valeurs Big Q génère des incongruences qui nuisent à la qualité de l’étude.
Le second est l’ouverture réflexive (reflexive openness) : le chercheur doit expliciter sa position, son rapport au sujet, les inflexions de son parcours dans le projet, les changements de cap, et même les impasses. L’enjeu est ici de décrire le processus de production de la connaissance, d’éclairer les interprétations à la lumière du processus intellectuel du chercheur, de sa propre réflexivité quant à sa manière de produire des connaissances.
La dyade épistémologique : heuristique et vérification
Ainsi, l’interprétation est un outil clé de toute recherche non-positiviste, et la réflexivité quant au processus interprétatif l’accompagne nécessairement. La recherche qualitative Big Q ne peut se contenter de produire des interprétations sur son sujet d’étude, elle doit également veiller à éclairer ce processus, la manière dont elles émergent dans l’interaction entre chercheur et objet de recherche.
Le philosophe Donald Ipperciel, dans un article de 1997, revient sur le débat au sujet de la place de l’herméneutique (l’interprétation dans le processus de production du savoir) dans le système des sciences. C’est dire si les questions qui nous occupent encore aujourd’hui sont novatrices …
La thèse qu’il défend peut se résumer comme suit : toute science repose sur une dyade épistémologique. En d’autres termes, tout système scientifique s’étaye, se fonde sur un moment heuristique (qui suppose la découverte, l’invention de l’hypothèse, l’imagination productive du chercheur) et sur un moment dit d’aliénation méthodique, où l’on vérifie ce qu’on a posé sans dimension nécessairement réflexive sur le processus méthodologique de vérification.
Le premier moment repose sur l’invention, la création d’hypothèses fondées sur l’intuition, tandis que le second moment est plus pragmatique, concret : « il ne s’agit que d’appliquer la méthode ».
Ipperciel montre que ces deux moments sont indissociables, en ce sens que, pour vérifier des hypothèses, il faut les construire. Celles-ci ne naissent pas « magiquement », mais surgissent de l’imagination du scientifique, de sa capacité à penser, réfléchir et créer à partir d’un domaine donné, d’une expertise, de données, pour en extraire des questions pertinentes. Ipperciel dit :
À cet égard, Ipperciel propose, au contraire de Braun et Clarke, que les sciences s’articulent autour de ces deux moments plutôt qu’elles ne se différencient par eux.
En appui sur un commentaire du travail de Gadamer, Ipperciel poursuit :
L’idée développée ici est qu’on ne peut pas penser un champ scientifique uniquement à travers le prisme de l’expérimentation et de la création d’hypothèses ; pas plus qu’on ne peut disqualifier le moment herméneutique, créatif, intuitif, qui devient nécessaire et nourrit la démarche vérificatrice.
À partir d’une mise en dialogue entre les thèses de Gadamer, d’Habermas et de Stegmuller principalement, Ipperciel soutient que le paradigme hypothético-déductif (le modèle de vérification d’hypothèse positiviste, s’il fonctionne et s’avère pertinent au regard d’un certain nombre de questions, est lui-même soutenu en amont par un travail interprétatif que ses partisans ont tendance à invisibiliser. En d’autres termes, il s’agit d’affirmer, à contrecourant des discours qui transitent dans les milieux sceptiques, que même les tenants d’une science dite « dure », objective et supposément fiable, valide, s’appuient nécessairement sur une démarche créative, interprétative, et sur des hypothèses soutenues sans le fondement de la démarche expérimentale.
C’est également ce que propose Kuhn dans la structure des révolutions scientifiques, et qui rappelle que les mouvements, développements et positions hégémoniques dans les sciences doivent moins à leur « supériorité » et à leur capacité à décrire le réel avec exactitude qu’à une multitude d’autres facteurs parmi lesquels la créativité et l’intuition des chercheurs, leur capacité à penser hors des cadres et des paradigmes de la « science normale », conjugué au moment où elles émergent, tiennent une place importante.
Pour Ipperciel, Einstein et Hawking, par exemple, doivent davantage de leur notoriété à leur « force poïétique spéculative », plutôt qu’à leur rigueur. Leur contribution repose principalement sur leur capacité à ouvrir à la physique des champs nouveaux que d’autres viendraient ensuite éprouver, eux à partir d’une méthode scientifique rigoureuse et systématique. L’herméneutique, dans la lecture qu’en propose Ipperciel, n’est donc pas une méthode rivale, mais plutôt une condition de la méthode scientifique.
En d’autres termes, les sciences ne peuvent se passer d’une approche interprétative, créative. C’est pourquoi la mise à l’écart des sciences « molles », du paradigme Big Q, le déni de leur place dans le champs scientifique est un non-sens qui ne peut conduire qu’à un appauvrissement et à un effondrement de tout le système de production des connaissances, à commencer par les modèles prétendument supérieurs.
Conclusion
L’ensemble des sources étudiées ici permettent de dégager plusieurs idées.
D’abord, l’opposition entre méthodes quantitatives et qualitatives n’a guère de sens, pas plus que leur hiérarchisation, dans la mesure où la dyade structure tout paradigme scientifique. Le concept rappelle l’indissociabilité d’un moment heuristique, créateur, interprétatif, et d’un moment de vérification. Les démarches herméneutiques et qualitative Big Q ne sont pas un avant la méthode scientifique, en deçà de la science légitime. Elles sont une démarche indispensable au fonctionnement du système des sciences.
Une science qui se priverait de l’imagination herméneutique tournerait, comme l’écrit Ipperciel, à vide. Elle peut être très productive techniquement, et néanmoins stérile dans ce qu’elle nous donne à comprendre, ou ce qu’elle permet concrètement de mettre en mouvement face aux problèmes rencontrés dans la réalité. C’est d’ailleurs ce que nombre de chercheurs avancent des sciences expérimentales comme les neurosciences (Gonon, 2024), estimées parfois trop peu opérationnelles et pertinentes en matière de santé mentale et d’accompagnements. Reste à interroger ce qui est conservé de l’interprétation et de la subjectivité dans ces disciplines …
Les travaux présentés ici révèlent la nécessité de s’appuyer sur les approches Big Q ; et à plus forte raison dans les champs qui traitent de l’expérience humaine, des pratiques sociales, et de la nécessité de construire du sens sur ces dernières ; et de les envisager comme la condition même de l’existence et du renouvellement de ces champs, de la découverte de nouvelles connaissances, utiles, pragmatiques, sensées pour le public et la société qu’elles doivent, finalement, servir.
Pour aller plus loin
Cet article s’inscrit dans une réflexion plus large sur la méthodologie de la recherche en psychologie clinique. Pour approfondir, je vous invite à lire Ontologie et épistémologie : une réflexion indispensable pour la recherche, ainsi que l’article dédié à la recherche qualitative Big Q.
Sources
Braun, V., & Clarke, V. (2013). Successful qualitative research: A practical guide for beginners. Sage.
Braun, V., & Clarke, V. (2019). Reflecting on reflexive thematic analysis. Qualitative Research in Sport, Exercise and Health, 11(4), 589–597.
Braun, V., & Clarke, V. (2023). Toward good practice in thematic analysis: Avoiding common problems and be(com)ing a knowing researcher. International Journal of Transgender Health, 24(1), 1–6.
Braun, V. & Clarke, V. (2025). Reporting guidelines for qualitative research: a values-based approach. Qualitative Research in Psychology, 22(2), 399–438.
Gonon, F. (2024). Neurosciences : un discours néolibéral ? : Psychiatrie, éducation, inégalités. Champ social.
Guyon, H., & Noûs, C. (2024). Stat Wars : Le côté obscur de la force des statistiques. Presses universitaires de Rennes.
Ipperciel, D. (1997). Herméneutique, science et psychanalyse. Laval théologique et philosophique, 53(1), 103–117.
Madill, A., Jordan, A. & Shirley, C. (2000). Objectivity and reliability in qualitative analysis: Realist, contextualist and radical constructionist epistemologies. British Journal of Psychology, 91, 1–20.
Willig, C. (2008). Introducing qualitative research in psychology: Adventures in theory and method (2e éd.). Open University Press.
Willig, C., & Rogers, W. (2017). The SAGE Handbook of qualitative research in psychology. (Vols. 1-0). SAGE.