Dans le cadre de la recherche CAPACITI, centrée sur les droits de l’enfant, nous avons récemment publié un article avec Nadine Demogeot et Catherine Filpa. Ce dernier présente la manière dont notre équipe, à l’Université de Lorraine, s’attache à explorer cette question à partir de rencontres auprès des enfants et des adolescents lorrains, dans les écoles, des institutions de soin et des structures éducatives. Son ambition est de comprendre comment les jeunes perçoivent et s’approprient leurs droits, et d’interroger les conditions (institutionnelles, relationnelles, méthodologiques) qui favorisent ou entravent l’exercice effectif de ces droits.
Des droits abstraits et peu appropriés
Le premier constat issu de nos données est que pour la majorité des jeunes rencontrés, les droits de l’enfant constituent une réalité floue, distante de leurs préoccupations concrètes. Lorsqu’ils les identifient, c’est le plus souvent sous la forme de règles et d’interdictions émanant d’instances extérieures (parents, loi, institution) plutôt que comme un espace de reconnaissance de leur parole, de leur personne.
Ce constat rejoint une difficulté plus profonde, régulièrement documentée dans la littérature : les droits, tels qu’ils sont habituellement formulés et transmis, restent indexés sur des catégories adultes, difficiles à traduire dans des termes accessibles à l’expérience vécue des enfants. En d’autres termes, ce que nous nommons « droits » ne leur parlent pas nécessairement de ce qu’ils vivent au quotidien.
Mais la révélation la plus préoccupante nous vient des adolescents, qui expriment le sentiment partagé d’être peu soutenus par les adultes et les institutions censées les protéger, et parfois même abandonnés. École, police, système de soin : ces structures sont fréquemment perçues comme indifférentes, voire méprisantes à l’égard de leur vécu et de leur détresse, incapables de les aider en cas de besoin, ou refusant de le faire. Ce que les jeunes décrivent est évocateur d’une une absence de considération et de reconnaissance de la part de l’adulte.
L’infantisme : une forme de préjugé structurel
Pour nommer ce phénomène, il est utile de convoquer le concept d’infantisme (childism), introduit par la psychanalyste Elisabeth Young-Bruehl. J’ai d’ailleurs dédié un article de blog spécifiquement à ce concept.
Par analogie avec le racisme ou le sexisme, l’infantisme désigne l’ensemble des préjugés et des attitudes de domination exercées à l’encontre des enfants en tant que groupe social. Il s’agit de la tendance structurelle à les percevoir comme des sujets incomplets, dont les capacités de jugement, de discernement et d’expression seraient par nature déficientes. Ce cadre conceptuel permet de dépasser les lectures purement individuelles ou institutionnelles, pour saisir comment ce qui relève d’un véritable déni de la subjectivité de l’enfant est inscrit dans des logiques sociales plus larges, relevant d’un phénomène quasi-culturel.
Nous l’observons donc, à partir de ce que rapportent les adolescents au contacts leurs environnements sociaux, et cela nous invite en tant que chercheurs à penser nos dispositifs de recherche comme un lieu susceptible de reproduire ces logiques de domination. Afin d’éviter cela, nous soutenons avec CAPACITI que ces dispositifs doivent être mis au service de l’agentivité et de la subjectivation des enfants, et de fait, contribuer à leur accès au processus démocratique.
Le jeu de rôle comme outil de recueil, de transformation, de réflexivité
Face aux limites du discours formel qui tend à inhiber l’expression spontanée des jeunes, l’équipe CAPACITI a intégré le jeu de rôle comme dispositif méthodologique. Dans nos rencontres avec des groupes d’adolescents, nous les avons invité à incarner des personnages confrontés à des situations impliquant leurs droits : violence, non-respect de l’intimité, restriction de l’autonomie.
Au gré de la distribution des rôles, les joueurs occupaient trois positions complémentaires :
Incarner la plainte, mettre en évidence les tensions, les conflits et les émotions suscitées par le problème rencontré.
Incarner une famille et ses motivations, justifier des contraintes et des pressions exercées sur l’enfant et notamment sur ses droits.
Incarner l’autorité bienveillante : épauler l’enfant, soutenir la famille et accompagner la résolution du problème.
Ce dispositif produit des effets que l’entretien classique peine à générer : il opérationnalise les droits dans des situations concrètes, stimule la réflexivité, et permet l’expression de vécus, la création d’interactions qui n’auraient pas émergé dans un cadre discursif ordinaire. Dans le dispositif jeu de rôle, les jeunes rencontrent un problème discursif en temps réel, qu’ils doivent résoudre par l’échange et la coopération. Le jeu de rôle est une situation de réflexion, d’expérience, qui permet de mettre en scène et de penser le sujet du jeu, mais aussi de le vivre directement de l’intérieur, étant donné que le sujet attend une résolution, et que cette résolution ne peut passer que par l’action conversationnelle des joueurs.
Pour en savoir plus sur le jeu de rôle, et ses usages en thérapie notamment, vous pouvez consulter l’article dédié à cette thématique.
Ce que les jeunes ne formulent pas directement au cours d’un entretien classique, ils le mettent en scène et ce faisant, ils le pensent.
L’émancipation comme condition du respect des droits
Ces observations conduisent à la formulation d’une question fondamentale : quelles conditions permettent à un droit formel de devenir un droit réellement exercé ? La réponse ne réside pas seulement dans le cadre juridique ou institutionnel, et dans ce que la loi permet supposément à l’enfant de faire valoir.
Amartya Sen désigne, dans sa théorie des capabilités, la capacité effective d’un sujet à convertir ses droits en libertés réelles d’agir. Un droit qui n’est pas accompagné des ressources (cognitives, relationnelles, expressives) permettant de l’exercer reste largement inaccessible. Dans cette perspective, les dispositifs mis en œuvre par CAPACITI ne visent pas seulement à produire des données, à révéler une situation, à mettre en lumière les inégalités et les oppressions que subissent les enfants et les jeunes, mais ils constituent aussi des dispositifs capacitants, des espaces au sein desquels les enfants développent une compétence à penser leur situation, à nommer ce qu’ils vivent, et à se reconnaître comme sujets actifs. Dans un dispositif tel que le JDR, les jeunes peuvent expérimenter une situation de l’intérieur, mais également y développer un sens de l’agentivité, puisqu’ils en sont les acteurs directs et nécessaires à la réalisation même du jeu. Cette ambition rejoint la conception habermassienne de l’émancipation.
Pour Jürgen Habermas, l’émancipation ne procède pas d’une libération abstraite, mais de la participation effective à un espace d’interlocution où les acteurs peuvent formuler, défendre et réviser leurs positions dans des conditions égalitaires. L’émancipation résulte de l’acte discursif, d’une discussion contenue par une éthique favorisant la libre expression de chacun, et la considération de tous.
Appliqué à l’enfance, ce cadre invite à repenser radicalement les conditions de la parole des jeunes. Il ne s’agit pas seulement de favoriser un recueil bienveillant par des adultes compétents, mais de s’engager dans une véritable situation dialogique où l’enfant est reconnu comme interlocuteur à part entière, et où sa parole peut réellement compter. C’est précisément ce que le jeu de rôle, articulé au focus groupe, tente de mettre en place : un espace où la prise de parole n’est pas guidée par les attentes de l’adulte, mais rendue possible par un dispositif qui donne à l’enfant les moyens de s’exprimer selon ses propres termes.
Repenser notre conception de l’enfance
Par le truchement de ces rencontres, la recherche CAPACITI interroge le statut que les adultes accordent à l’enfance. Tant que les enfants seront appréhendés, seulement, comme des sujets en devenir, dont les droits constitueraient une promesse différée jusqu’à l’âge adulte, la tension entre protection et participation restera irrésolue, et l’on continuera à priver l’enfant de ses droits, ainsi qu’à le justifier au titre de la protection, ou d’un amour inconditionnel (Benoit, 2023).
Ce que les données recueillies suggèrent, c’est que cette tension ne se résout pas par davantage de cadres législatifs, d’interventions, de dispositifs ou de programmes, mais par un travail sur les représentations, les pratiques et la philosophie même des dispositifs qui structurent le rapport des adultes aux enfants. C’est à cette condition que les droits de l’enfant pourront cesser d’être des abstractions prescriptives pour devenir des réalités vécues, incorporées dans le quotidien des jeunes qui en sont, en droit comme en fait, les premiers titulaires.