La rue, le seul espace d’expression pour les jeunes ?

De l'exclusion au dialogue citoyen

Depuis la fin du mois de septembre 2026, des centaines de lycées et d’universités sont bloqués en France. Le débat public, s’il s’est intéressé aux raisons du phénomène, s’est rapidement déplacé sur les manifestations de la violence, et sur son caractère intolérable. Néanmoins, le mouvement auquel nous assistons pose une question d’importance, et qui résonne directement avec mes intérêts de recherche actuels : où et comment les jeunes peuvent-ils porter une parole qui soit entendue et prise en compte par les adultes, si ce n’est dans la rue, et par des moyens parfois bruyants ?

Le mouvement est parti d’un lycée de Créteil où des postes d’enseignants n’étaient toujours pas pourvus à la rentrée (Wikipédia). Il a ensuite gagné l’Île-de-France, et d’autres grandes villes françaises. Le 29 septembre, jour de grève au sein de la fonction publique, plus de 400 lycées ont été bloqués, et les perturbations qui ont accompagné les blocages ont donné lieu à des centaines d’interpellations, et pas moins d’une centaine de blessés parmi lesquels élèves et personnels (VousNousIls). Le 1er octobre, le ministère de l’Intérieur annonçait presque 2000 interpellations en une seule journée (France 24). À la suite d’une cellule de crise convoquée par le premier ministre, les manifestations aux abords des lycées ont été interdites, et les établissements fermés (franceinfo). Le 6 octobre, un nouvel acte de la mobilisation a rassemblé entre 256 000 et 450 000 participants.

Derrière les actes, la volonté des lycéens et des étudiants est manifeste, et porte sur le désir d’être écouté. Un article de France 24 relaye les propos des lycéens : « Les jeunes doivent foutre la merde pour qu’on les entende ». Si certains s’offusquent et s’insurgent de ces modalités d’expression qui ne se bornent pas (plus) aux cadres habituellement mobilisés, elles invitent néanmoins à prendre au sérieux les questions posées par les jeunes à propos de l’état de notre démocratie.

Quel(s) message(s) politique(s)?

Quand journalistes, politiques ou commentateurs lisent ce mouvement, non sans paternalisme, comme un caprice, l’Union syndicale lycéenne annonce prendre position pour des conditions d’éducation plus dignes, dénonçant un manque général de moyens alloué à l’éducation nationale, des classes surchargées, des bâtiments vétustes, des équipes d’AED déficitaires dans de nombreux établissements, entre autres motifs. Elle demande aussi une réforme de Parcoursup et un rééquilibrage du budget attribué à la défense au profit de l’éducation (CNews). Le mouvement porte donc, en plein, un message politique légitime et relayé par ailleurs par de nombreux acteurs. Par exemple, le SNES-FSU rend compte de la perte de 1 803 emplois d’enseignants dans le secondaire pour la seule rentrée 2026, témoignant des graves pressions budgétaires exercées sur l’éducation (SNES Limoges). Les organisations étudiantes portent également depuis plusieurs années le constat de la précarité, des problématiques de logement, des bourses, de l’investissement dans l’université publique (Diplomeo).

Les jeunes sont donc tout aussi concernés par les politiques budgétaires que le reste de la population, bien qu’ils n’aient pas la possibilité d’élire les députés qui débattent à ce propos. Ils ne sont donc pas consultés, à la fois pour orienter les questions d’éducation, mais aussi de manière plus large comme le rappellent les travaux de Laelia Benoit sur le concept d’Infantisme : la gestion de la crise climatique est déléguée aux jeunes générations, qui en subissent déjà les effets et n’ont pas leur mot à dire ; les réformes des retraites successives, votées par des gouvernements qu’ils n’ont pas élu, reportent sur eux le poids de la protection sociale ; l’orientation scolaire (et les perspectives d’avenir qu’elle ouvre) repose sur des procédés vécus comme inégalitaires et pour lesquels ils n’ont pas pu délibérer. Au plan politique, toutes les décisions qui les concernent sont prises pour eux, et sans eux.

Leur indignation ne relève donc pas d’un caprice, ni d’un excès, ou bien encore d’une passion adolescente (pubertaire) à contenir, et apparaît légitime au regard des problématiques dont ils ont la charge, et du traitement qui leur est réservé par le monde politique ; d’autant plus que ces questions inquiètent également les adultes qui les accompagnent au quotidien.

Une parole confinée

Les jeunes ont des opinions et des choses à dire. En revanche, ils manquent d’interlocuteurs qui en tiennent compte. Selon un baromètre OpinionWay, 66 % des jeunes (parmi 2000 jeunes de 16 à 25 ans) se sentent relégués au rang de « citoyens de seconde zone » dans les décisions publiques (CB News). 89 % voudraient que les adultes cessent de parler à leur place, et 75 % estiment que ce qu’ils expriment sur les réseaux sociaux est ignoré des responsables politiques (Apprentis d’Auteuil).

On pourrait néanmoins rétorquer que les mineurs ont à disposition des espaces démocratiques pour s’exprimer. Dans leurs établissements scolaires, dans les espaces dédiés par les municipalités, sur leurs lieux de vie et dans les institutions, des dispositifs sont prévus pour leur permettre de se faire entendre. Mais la parole qui s’y déploie est rarement suivie d’effets concrets dans la réalité, et ne donne lieu à aucun changement notable justifiant l’intérêt de ce qui y est recueilli. C’est notamment ce que révèle la recherche (et CAPACITI en fait partie) dans les rencontres avec des jeunes qui, loin d’être dupes, comprennent à quel point quand un adulte leur demande de s’exprimer, ils n’en observeront pas les effets. Ainsi, ces derniers, s’ils se sentent « entendus », n’ont pas le sentiment d’être véritablement considérés.

Favretto et Crocetta (2020) appellent participation alibi la manière dont les jeunes sont mobilisés dans ces instances sans portée délibérative, portant sur des thèmes imposés, recueillant une parole qui ne donne lieu à aucune décision significative. Ainsi, l’expression des mineurs dans les différents espaces de participation reste sans effet. En cohérence avec ces observations, un rapport de l’Inspection générale consacré à la vie lycéenne pointait également le manque de crédibilité accordé à la parole de l’élève et la faible portée de la voix des lycéens dans les instances délibératives nationales (education.gouv.fr).

La parole des jeunes se trouve donc confinée à des espaces qui leur sont mis à disposition mais qui opèrent comme des frontières avec les lieux où s’exercent les débats qui ont du poids en matière de décisions politiques.

Infantisme et déni de subjectivité

Laelia Benoit (2023) nomme infantisme l’oppression que les adultes, en tant que groupe social, exercent sur les enfants, et souvent au nom de leur protection ou de l’amour qu’ils leur portent. Le phénomène s’inscrit dans le cadre plus large de l’adultisme, et des rapports de domination fondés sur l’âge que De Ketele et Pérez (2025) repèrent en particulier dans l’institution scolaire. Dans nos travaux menés dans le cadre du projet CAPACITI, nous avons proposé de lire ces figures comme les formes d’une même opération : un déni de la subjectivité du sujet mineur.

Ce déni fonctionne comme une boucle, dans laquelle le jeune est jugé inapte à exercer ses droits parce que son environnement l’a constitué comme tel ; incapable d’exercer ses droits, de fait, il ne peut développer les compétences propices au développement de cette aptitude. Dans le monde social, l’enfant est pensé comme l’adulte-citoyen qu’il sera plus tard, au moment de sa majorité, plus que comme un sujet à part entière, ici et maintenant. Le regard que porte l’adulte sur l’enfant construit ce déni de la subjectivité, et l’absence de place qu’il peut revendiquer dans la société. À travers des actes tels que le mépris de la parole de l’enfant et de ses droits, c’est son existence même comme sujet qui est remise en cause.

Vers une compulsion de répétition ?

La réponse politique apportée au cours de ces semaines de mobilisation nous offre une nouvelle illustration de ce qui est fait de la parole des jeunes. Des centaines de blocages ont été nécessaires pour que les conseils de la vie lycéenne soient convoqués en urgence dans les établissements, et pour donner lieu à la mise en place d’une plateforme de concertation visant la collecte des demandes, suivie d’un « événement de restitution national » (VousNousIls). Mais là encore, le champ lexical mobilisé est presque sans équivoque, et les notions de collecte, de restitution révèlent que la prise de décision partagée reste absente des dispositifs présentés et pensés sur le mode de la reproduction de la frontière qui sépare l’adulte de l’enfant. De telles propositions laissent craindre qu’une fois encore la participation effective des jeunes soit reléguée hors des espaces de prise de décision, et que l’adulte se charge, seul, de prendre des décisions politiques.

Florin (2025) considère que ne pas prendre en compte la parole d’un jeune constitue, en soi, une violence. Celle-ci le prive durablement du sentiment de pouvoir agir, et ce jusqu’à l’âge adulte. Ces éléments invitent alors à questionner la manière dont se construit, d’ores et déjà, et dans le traitement qui est réservé aux mineurs aujourd’hui, la société de demain et les adultes qui la composeront. En effet, comment reprocher à la jeunesse de ne « plus voter » et de ne pas s’investir dans les décisions politiques une fois la majorité atteinte, quand les 18 premières années de leur vie ont été marquées par l’exclusion de l’espace démocratique (et de certains espaces de vie plus largement, nouvellement interdits aux enfants) ?

Comment le discours politique construit une « jeunesse incapable »

Face à l’ampleur du mouvement, le discours politique s’est organisé autour d’un clivage. Le ministre de l’Intérieur a notamment jugé que la situation « n’a plus rien de l’expression légitime de revendications lycéennes » (CNews), laissant libre cours à la construction dans l’opinion publique de la légitimité des autorités à répondre par des moyens de répression tout aussi débridés (et ne reposant sur «aucune retenue », selon le ministre de l’intérieur). Du côté de Matignon, on dénonçait une « manœuvre organisée par LFI et ses proxys de l’ultra-gauche » (Euronews).

Ce clivage, qui distingue (et établit dans l’opinion) d’un côté, protestations légitimes et de l’autre, débordements violents est un phénomène répétitif dans les prises de parole d’État ; s’étayant à la fois sur la disqualification du mouvement social entrepris par les jeunes, et sur l’attribution des débordements à un mouvement politique d’opposition ; qui a jalonné l’histoire des révoltes étudiantes pendant des décennies.

Il ne s’agit pas ici de nier que des violences graves ont lieu, ni que des organisations politiques soutiennent le mouvement, mais d’interroger ce que ces prises de paroles « produisent » sur la société, sur le traitement de cet événement, de la parole des jeunes, et sur les réponses qui y seront apportées et légitimées. Certes, une jeunesse « vertueuse » aux revendications légitimes est présupposée, mais celles-ci sont déniées, balayées d’un revers de main au motif de l’émergence de la violence. C’est cette facette de l’événement qui retient toute l’attention et qui justifie des réponses lourdes de conséquences, comme seule réponse à des actes eux-mêmes lourds de conséquences. Là encore, une question se pose : est-il légitime de répondre à la violence d’un enfant par l’exercice d’une violence et d’une brutalité encore plus intense ?

Appliquée à la vie familiale et aux contextes plus personnels et intimes, la réponse à cette question semble presque évidente. Mais en appui sur le discours médiatique et politique, la réponse violente est à son tour justifiée et entendue comme légitime, quand les plaintes sont passées sous silence, et le blocage est traité comme un trouble à l’ordre public avant d’être lu comme un message. Quant à la thèse de la « manœuvre », elle répète les enjeux de l’infantisme et prive la jeunesse de son agentivité, de ses capacités et de ses compétences, supposant derrière elle une main qui la guide, comme si elle était incapable de produire un mouvement, une pensée par elle-même.

On retrouve ici un clivage, une société divisée entre deux conceptions radicalement distinctes de la jeunesse, en appui sur un modèle républicain-paternaliste et un modèle libéral-individualiste. La réponse politique actuelle mobilise les deux à la fois : d’un côté la fermeté et la répression ; de l’autre une plateforme où chacun pourra déposer ses inquiétudes et ses demandes, sans débat public, sans construction collective. Le premier modèle subordonne la parole du jeune à l’autorité ; le second la réduit à une expression individuelle, dont nous avons vu qu’elle est sans prise sur la décision politique. Ces deux modèles dénient la subjectivité, et l’existence politique des jeunes, d’un groupe social qui se constitue et se bat pour exister.

La rue, le dernier espace d’expression ?

Un lycéen ne vote pas ; l’instruction et la formation sont obligatoires ; les téléphones portables sont interdits dans les établissements scolaires et les différentes mesures de couvre-feu qui se multiplient çà et là occasionnellement dans le pays contribuent à restreindre un peu plus les espaces de liberté attribués aux jeunes, et les lieux d’expression de leur parole. Dans les quelques espaces qui restent disponibles, la prise de parole des jeunes donne lieu à l’expérience de la déception et à la résignation, tant les adultes eux-mêmes éprouvent leurs limites à aider les mineurs qui les sollicitent pour faire face aux drames de leur quotidien.

Frances Fox Piven et Richard Cloward (1977) ont montré que les groupes, lorsqu’ils sont privés de ressources institutionnelles, ne disposent que du levier de la perturbation pour obtenir des bénéfices, une réponse à leurs besoins, qui ne deviennent accessibles que dans ces moments de bouleversement. Les blocages s’inscrivent dans cette logique, reposant sur des conduites transgressives, subversives des espaces institués, dans l’attente d’une réponse satisfaisante. L’histoire des mouvements lycéens et étudiants de manière plus globale permet également d’en prendre conscience. En effet, une partie des victoires obtenues par les étudiants, à la suite de mouvement visant à faire entendre leurs voix et leurs revendications, l’ont été par des bouleversements des cadres et des institutions, et par des passages par la rue. D’une certaine manière, la rue n’est pas un « en dehors » de la démocratie, mais son lieu d’exercice privilégié. Et parfois même le seul disponible.

Ce qui reste d’une colère non symbolisée

Mon propos ne vise pas ici à soutenir ou justifier l’existence de la violence. Il est indéniable que son expression conduit à des conséquences dramatiques, qu’il n’est pas question de chercher à minimiser.

Mon objectif est plutôt de tenter de lui donner un cadre contextuel et conceptuel pour en apprécier les enjeux, les tenants et les aboutissants, et surtout pour en faire un objet de compréhension de la demande que portent les lycéens. Car la condamnation politique de la violence a un effet, qui, nous l’avons vu, engage la répétition d’un mouvement de déni, dont se nourrit justement la colère des étudiants. En faisant de la violence un sujet d’indignation dans les médias, le mouvement social et les revendications qu’il porte s’en trouvent réduits à cette unique perspective. Ce faisant, il ne s’agit ni plus ni moins que d’étouffer l’une des rares modalités d’expression dont ces jeunes disposent, sans rien leur offrir en échange. Or, quelles perspectives autres que l’explosion une telle pressurisation peut-elle offrir ?

Perspective des sciences sociales

Martin Luther King, en 1967, définissait les émeutes comme « le langage de ceux qu’on n’entend pas », invitant, plutôt qu’à les condamner, à interroger les conditions qui les produisent. Il est possible d’en nuancer la portée, avec Hannah Arendt (1970), qui n’en reconnaissait pas nécessairement les vertus, mais leur contribution à rendre visible les injustices. Je soutiendrai ici que c’est cette visibilité qui constitue l’enjeu principal des mouvements portés par la jeunesse.

La psychanalyse permet également d’approcher la question de la violence, pour en envisager les enjeux. Pour René Roussillon, ce qui ne peut être symbolisé (pensé, compris, intégré en soi comme une expérience tolérable) tend à s’exprimer par l’acte. Le modèle de la symbolisation propose en effet que les capacités d’élaboration psychiques, qui permettent de renoncer au passage à l’acte, s’appuient nécessairement sur le processus par lequel une parole, une demande, a d’abord été soutenue, comprise et reconnue. Un désir, un besoin non satisfait et qui ne rencontre aucune réponse, aucune reconnaissance de sa valeur, de sa fonction de message, ne peut pas se transformer, s’élaborer ; la détresse se transforme en colère, et la colère finit par s’écouler par la voie du passage à l’acte, de la décharge. Dans cette perspective, la colère, et la violence qu’elle génère, constituent des indicateurs de ce qui n’a pas trouvé « d’autre » pour l’entendre, le comprendre et le reconnaitre comme sujet.

C’est peut-être ce qui se produit, quand les slogans, les pancartes et les revendications brandies dans les manifestations ne trouvent pour réponse que les grenades de gaz lacrymogène et les tirs de LBD.

Mais Winnicott (1956) identifiait dans la tendance violente de l’enfant un signe potentiel d’espoir, dans la mesure où elle peut être considérée comme un appel adressé à l’environnement, l’invitant à exercer la fonction qu’il a cessé d’assurer (celle de contenir et de reconnaitre). Avec Winnicott, il est possible de penser les débordements comme une demande adressée à l’institution et à la société dans son ensemble. Et cette compréhension appelle évidemment la société dans son ensemble à d’autres manières de concevoir les liens établis jusqu’à présent avec la jeunesse.

Car c’est à l’institution que revient en partie la charge d’assurer chez ses membres les possibilités de réalisation d’un travail de la culture, processus par lequel une société contient et transforme les mouvements pulsionnels et la violence en formes symboliques, partagées et adaptées à la vie en commun (Gaillard, 2020). Quand elles sont malmenées et épuisées, vidées du sens de leur fonction, ou même également privées de la consistance de méta cadres censés les soutenir à leur tour, elles n’assurent plus leur mission, et la violence devient un symptôme de l’absence de dialogue possible. Ce faisant, il n’est pas raisonnable d’attendre que le « plus » de violence aura pour effet de la canaliser ou de la contenir.

Conclusion : pour instituer la colère

La rue n’est pas devenue le seul espace d’expression des jeunes parce qu’ils l’auraient choisie, ni parce qu’ils rejetteraient par principe les espaces institués par les adultes. Ce sont le plus souvent ces espaces eux-mêmes qui, faute de reconnaître les mineurs comme des sujets de droit et des interlocuteurs politiques, les tiennent à l’écart des lieux où se prennent les décisions. La rue est devenue le lieu de leur expression parce que les autres espaces ne leur font pas la place qu’ils revendiquent légitimement.

Répondre à cette colère par la seule fermeté, ou par une consultation sans effets, reviendrait à répéter le processus qui l’a produite. La véritable question n’est donc pas de savoir comment faire sortir les jeunes de la rue, mais à quelles conditions les institutions sont prêtes à les écouter, leur faire une place, à eux et à leur colère.

Les propositions de Jürgen Habermas permettent de donner de la substance à de telles perspectives. Son œuvre s’attache, entre autres considérations, à distinguer l’agir stratégique, qui repose sur l’obtention d’un effet sur autrui, de l’agir communicationnel, orienté vers l’intercompréhension et l’exercice de la démocratie (Habermas, 1987). La réponse apportée cette semaine par le gouvernement relève, semble-t-il, du premier registre : la répression vise à faire cesser le trouble, la plateforme à recueillir des demandes, et aucune de ces réponses ne cherche véritablement une discussion avec les jeunes. L’éthique de la discussion, que développe Habermas, fixe, à l’inverse, quelques critères à une participation citoyenne et émancipatrice, qui peuvent se lire comme autant de propositions pour répondre à la crise que nous vivons :

  • Égalité des participants : l’éthique de la discussion implique que chacun puisse y prendre part, être consulté, et participer au processus de décision ; si les jeunes sont exclus de cette dernière étape, la parole recueillie en consultation continue d’être invisibilisée ;
  • Absence de contrainte : une discussion opérante doit pouvoir reposer sur l’échange argumentatif et la délibération non contrainte ; les consultations ouvertes dans l’urgence, en contexte de tension, d’interdiction de manifester, de répression et de multiplication des interpellations ne répondent évidemment pas à ces conditions ; un tel contexte contribue par ailleurs à dénier à la rue et aux manifestations leur valeur d’espaces démocratiques ;
  • Possibilité de critiquer et de justifier : les participants doivent pouvoir constituer et questionner l’ordre du jour et les sujets mis sur la table, sans être confinés à des thèmes imposés ; par ailleurs, quelle que soit la décision prise, ses modalités et ses agents, celle-ci doit faire l’objet d’une justification devant ceux qu’elle concerne. Une « restitution » se rapproche assez peu d’une véritable justification, et laisse davantage penser à un effet de participation-alibi ;
  • Reconnaissance réciproque des interlocuteurs comme valables : cette condition relève d’une exigence éthique, souvent absente des discours politiques actuels, qui vise à reconnaître dans l’autre un interlocuteur valable pour traiter des questions de la discussion ; la thèse de la « manœuvre », par exemple, disqualifie les jeunes et les met à distance de la discussion ; leur refuse la qualité d’auteurs, d’interlocuteurs de leur propre mouvement et de leur propre colère. Or, reconnaître les lycéens et les étudiants comme de véritables interlocuteurs contribuerait à leur offrir ce destinataire qui conditionne le passage de l’acte à une parole émancipatrice ;

Ces propositions visent, dans le cas présent, à instituer la colère, c’est-à-dire lui donner un espace d’expression, de communication, de reconnaissance et de prise en compte dans une perspective transformatrice du monde. Pour Habermas, une norme n’est légitime que si elle s’étaye sur une discussion à laquelle participent les personnes concernées. Une politique éducative élaborée sans les lycéens souffre, à cet égard, d’un défaut de légitimité que la répression ne pourra en aucun cas colmater. Faire une place aux jeunes dans la discussion et le débat public devient alors une nécessité, qui devrait être suivie de véritables décisions, et la perspective d’un apaisement de la colère ne peut se passer d’un mouvement de reconnaissance, et plus encore de respect, des individus qui la portent.

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