La recherche CAPACITI s’intéresse aux droits de l’enfant, aux conditions de leur respect et de leur application.
L’actualité ne cesse de faire écho à nos propres constats, et de souligner combien la situation en la matière est dégradée, et combien être enfant, aujourd’hui, est synonyme d’atteinte aux droits humains.
Le concept d’infantisme est particulièrement éclairant pour penser cette question, et offre un cadre pour penser la manière dont les enfants, dans nos sociétés, font encore trop souvent l’objet de discriminations, dans le temps même où la promotion de leurs droits n’a jamais été aussi importante.
Cet article vise à présenter le concept, tel qu’il est apparu sous la plume de Laelia Benoit, dans son ouvrage de 2023.
Origine et définition
Le terme infantisme est la traduction française de l’anglais childism, forgé dans les années 70 aux États-Unis. Alors que les babyboomers étaient mobilisés sur d’autres fronts (sexisme, racisme, mise en cause des structures patriarcales), le concept relatif à la cause des enfants ne connait pas de grand écho.
C’est la psychanalyste américaine Elisabeth Young-Bruehl qui a véritablement théorisé la notion, notamment dans son ouvrage Childism: Confronting Prejudice Against Children (2012). Sa définition de l’infantisme, reprise par Laelia Benoit, est la suivante :
« [L’infantisme est] un préjugé envers les enfants fondé sur la croyance qu’ils appartiennent aux adultes et qu’ils peuvent (voire qu’ils doivent) être contrôlés, asservis, ou supprimés pour servir les besoins des adultes ».
Benoit, la popularisation du terme « infantisme » vise à inscrire les discriminations qui touchent les enfants dans la lignée des autres « -ismes » progressivement nommés au cours du XXᵉ siècle (sexisme, racisme, homophobie, antisémitisme, âgisme), en partant du principe qu’identifier et nommer une discrimination est la condition préalable pour la combattre.
Les trois formes d’infantisme
Reprenant la typologie de Young-Bruehl, Benoit distingue trois formes inconscientes d’infantisme, qu’elle présente comme un continuum, rompant avec la logique catégorielle opposant bientraitance et maltraitance. Ce faisant, Benoit souligne combien les mauvais traitements infligés aux enfants s’inscrivent parfois dans des pratiques quotidiennes, banalisées, invisibles.
1. L’infantisme narcissique : fondé sur le fantasme des adultes d’être remplacés, victimes de la rébellion de l’enfant, cette forme d’infantisme s’accroche à une perception de l’enfant comme une menace pour le futur (jeunesse, beauté, vitalité …) et cherche à façonner son identité pour qu’il devienne une extension de lui-même plutôt qu’un remplaçant autonome et libre. Cette forme se manifeste dans les généralisations dépréciatives (« les enfants d’aujourd’hui sont… ») mais aussi, plus subtilement, dans les éloges valorisant la conformité (« un vrai petit gars », fierté de l’enfant qui « fait ses nuits à deux mois ») ;
2. L’infantisme hystérique : fondé sur des fantasmes d’appropriation, de possession et de soumission de l’enfant, traité comme une ressource exploitable : parentification dans la sphère familiale, ou, à l’échelle sociétale, délégation aux générations futures de la charge des problématiques sociales, comme la résolution de la crise climatique, ou la charge de la dette publique ;
3. L’infantisme obsessionnel : l’enfant est vécu comme un parasite, consommateur égoïste de ressources (du « fœtus colonisateur » jusqu’aux caricatures de l’adolescent tyrannique et nombriliste) ; le fantasme lié à cette forme d’infantisme constitue un ressort majeur de l’humour collectif français, et interroge Laelia Benoit sur l’acceptabilité de tels propos dans l’espace public, là où l’humour misogyne et raciste, par exemple, est aujourd’hui particulièrement condamné.
Les constats sociaux
Mais l’approche de Young-Bruehl reste particulièrement centrée sur la subjectivité individuelle, et Laelia Benoit propose d’enrichir son analyse par une perspective sociologique (durkheimienne).
Les enfants : une minorité oppressée
Au sens sociologique, une minorité est un groupe qui, indépendamment de son effectif numérique, dispose de moins de pouvoir (tant social qu’individuel) en comparaison à un autre (les femmes, dans nos sociétés occidentales, en sont un exemple paradigmatique). Selon Laelia Benoit, les enfants et adolescents constituent une telle minorité, et le déficit de pouvoir se réalise sous le couvert de l’autorité parentale, qui tend à justifier l’exercice d’abus par l’argument de la protection. Nous l’observons, notamment, dans un certain nombre de dysfonctionnement relatifs aux institutions de la protection de l’enfance, mais aussi plus largement dans les pratiques éducatives les plus anodines. Benoit cite Adam Benforado (A Minor Revolution) rappelant que même un enfant « gâté » ne possède rien, y compris ses propres jouets, que les parents peuvent récupérer ou détruire pour le punir.
L’idéalisation des enfants (« on n’a jamais autant aimé nos enfants ») fonctionne ici comme un mécanisme d’oppression d’autant plus insidieux qu’il prend l’apparence du compliment et de la bienveillance. Il n’en reste pas moins un stéréotype qui maintient l’existence et la justification de cette oppression.
Transferts de richesse et arbitrages politiques
Laelia Benoit interroge l’infantisme qui se loge jusque dans la structure des politiques économiques qui organisent la société française. La récente réforme des retraites, selon Benoit, n’a sollicité que peu d’efforts des retraités actuels, et reporte la charge de la dette publique sur les générations suivantes. Pour l’auteure, la politique de natalisme français est perçue comme profondément infantiste, encourageant la procréation pour financer un système de retraite par endettement intergénérationnel, tout en maintenant des dispositifs qui pénalisent par ailleurs les femmes.
Ce phénomène rend compte de la manière dont s’organise de manière profonde le rapport à l’enfance et les liens intergénérationnels, à travers les propositions de loi qui sont faites par le gouvernement, et adoptées par le parlement.
Le champ du climat, un révélateur de l’infantisme
Par ailleurs, une telle inscription de l’infantisme au cœur des rapports sociaux et politiques entre adultes et enfants se révèle de manière particulièrement saillante lorsqu’il s’agit de l’implication des jeunes dans le débat public sur la crise climatique.
Laelia Benoit consacre une grande partie de son ouvrage au traitement médiatique de l’engagement climatique des jeunes. Sa recherche identifie quatre caricatures infantistes récurrentes, fondées sur les constats et observations des adultes à l’égard de l’engagement des jeunes en matière de climat :
- les manifestants comme activistes bruyants/perturbateurs sortant des places où ils sont attendus et confinés (l’école) : les jeunes ne devraient pas, à l’inverse des adultes, user de protestation pour faire valoir leurs valeurs et leurs inquiétudes, et il serait inacceptable de les voir quitter l’école au profit d’actions démocratiques ;
- les manifestants comme enfants « adultifiés », à qui l’on impose abusivement des responsabilités : il reviendrait aux enfants, aux générations futures, de s’occuper de la crise climatique, là où l’inaction des adultes contribue à la problématique. Les adultes se placent ici dans comme des observateurs impuissants et dépités de devoir laisser « la charge » du problème aux enfants. Ce faisant, les adultes se déchargent tout de même sur l’enfant de leurs responsabilités, et reportent la résolution des problématiques actuelles sur les prochaines générations ;
- les enfants comme victimes innocentes passives, à plaindre sans leur reconnaître de droit d’action : reposant sur le mécanisme d’idéalisation de l’enfance, cet argument prive l’enfant de son agentivité et l’inscrit dans une position passive. Si la légitimité de sa plainte lui est reconnue, soutenue par la perception de sa fragilité, la liberté d’action lui refusée, et il est attendu que l’enfant se tienne à la place qui lui est assignée ;
- les enfants comme jeunes sauveurs admirables : en écho aux deuxième point, les adultes produisent ici un discours élogieux qui, en réalité, dédouane les générations actuelles de leurs responsabilités.
Laelia Benoit illustre par un exemple particulièrement éloquant un commentaire repéré dans les médias, à propos des manifestations d’enfants et d’adolescents en Australie « qui devraient se préoccuper de la couleur de leur trousse plutôt que de leur planète ». Pour inviter le lecteur à saisir la charge infantiste d’une telle remarque, l’auteure propose un test de transposition : un commentaire équivalent sur des femmes mobilisées contre les violences sexuelles susciterait l’indignation. L’infantisme, lui, fait sourire.
L’éco-anxiété est dès lors considérée sous une lumière nouvelle : ni problème individuel, ni réaction au climat lui-même, mais réponse à l’inaction d’une société qui ignore les minorités les plus exposées (jeunes, femmes, minorités ethniques, personnes en situation de pauvreté) et en disqualifie les actes, les prises de position.
Répression émotionnelle et surconsommation
Laelia Benoit met en évidence l’idée selon laquelle l’éducation française réprime les émotions enfantines (« arrête de pleurer », pratiques éducatives violentes, coercitives) au profit d’une norme de l’« enfant sage ». Privés de l’expérience complète d’un « cycle émotionnel », les anciens enfants devenus adultes se détournent de leurs émotions par des addictions (écrans, achats, voyages, likes). La répression émotionnelle est ainsi liée structurellement à la surconsommation et à son empreinte écologique, et nous ajouterons ici qu’elle induit une forme de répétition de l’inaccessible symbolisation des émotions et des angoisses qui touchent les enfants aujourd’hui.
Ce déni de l’émotion de l’enfant a donc des conséquences à l’échelle individuelle, mais aussi sociale, et participe de le priver d’une part de sa subjectivité, de son identité et de son autonomie. Si l’enfant n’est pas soutenu dans son développement, ici et maintenant, comment peut-il, une fois adulte accéder à une identité autonome et développer son propre bien-être ?
Propositions
Laelia Benoit conclut sur quelques pistes.
L’alphabétisation émotionnelle dès le plus jeune âge viserait notamment à favoriser les capacités de symbolisation, de traitement de l’émotion de l’enfant et la gestion de ses angoisses, de sorte à intégrer le processus de traitement émotionnel durablement dans la construction de l’identité.
La parentalité véritablement choisie et la déstigmatisation des familles sans enfant ou à enfant unique est également une piste envisagée, dans la mesure où l’auteure constate les conflits et les fragilités qui traversent les familles concernées par les injonctions à « faire des enfants ».
Le droit de vote dès la naissance (exercé par procuration parentale puis progressivement par l’enfant) est également envisagé comme perspective, afin de donner une importance et un poids aux enfants sur le plan politique et démocratique. En effet, Laelia Benoit soutient l’idée que les enfants sont actuellement absents du débat public car leur parole, quand elle est entendue, n’est pas considérée. Dès lors, comment attendre des enfants qu’ils deviennent des citoyens pleinement capables d’exercer et d’incarner les valeurs démocratiques, s’ils n’y ont jamais été intégrés avant leur majorité ? Comment attendre d’un individu qu’il se révèle concerné et impliqué dans la vie politique à ses 18 ans, quand ses droits à la participation lui ont été déniés toute sa vie ?
Laelia Benoit met finalement en avant le caractère fondamental de la revalorisation des métiers de l’enfance (aujourd’hui parmi les moins rémunérés, y compris dans le médical) et plus largement, une sobriété heureuse fondée sur la qualité du développement émotionnel plutôt que sur la consommation.
En conclusion
Le concept d’infantisme éclaire combien la société se trouve profondément marquée par un rapport de force entre adulte et enfants, qui dénie et prive parfois durablement les enfants de l’accès à leurs droits. Le développement de Laelia Benoit montre qu’il est urgent de « renouveler » le rapport qu’entretien la société à ses enfants, et le modèle même de représentation que porte l’adulte sur l’enfant.
Nous aurons l’occasion, dans les mois à venir, de proposer également des pistes de réflexion, cohérentes avec les avancées du projet CAPACITI, et visant particulièrement ce passage d’un modèle du contenu, fondé sur les pratiques informatives et formatrices des jeunes au sujet de leurs droits, à un modèle du contenant, focalisé sur le developpement des « savoir-être », des dispositions d’accueil et d’écoute authentique, orienté en direction de la qualité de la relation et du lien interindividuel.