Ce qui reste de la révolte

Penser les traces de l’expérience des mouvements lycéens

Vers l’horizon, entre ombre et lumière

Une nouvelle fois, ce texte s’inscrit dans la continuité d’autres écrits ayant pour objet le mouvement lycéen. Nous sommes à la toute fin du mois d’octobre quand j’écris ces mots. Depuis maintenant plus d’un mois, beaucoup de choses s’écrivent, sont diffusées chaque jour à ce sujet, et j’ai, pour ma part, encore des choses à dire, notamment des questions que je me pose, sur les traces que risquent de laisser les événements.

Je travaille depuis plusieurs années avec des adolescents, à la fois en institution et en cabinet privé. J’y rencontre des jeunes plus ou moins abimés par leurs expériences, et qui ont parfois très tôt à faire avec l’angoisse et la dépression, quand il ne s’agit pas de l’expérience de la violence (subie ou agie), ou même d’idées noires. Dans les consultations, il s’agit de partir à la rencontre d’une histoire de vie, des traces qu’elle a laissées, et qui déforment aujourd’hui leur vision d’eux-mêmes et du monde. Le mouvement social actuel ; et plus particulièrement les réponses qui y sont apportées ; m’inquiète moins pour ce qu’il dit des préoccupations des jeunes (elles sont documentées, et depuis la crise du COVID, il semble difficile de nier que les enfants et les adolescents vivent des situations de mal-être multiples et intenses), que pour les histoires qui sont en train, dans les rues enfumées par les vapeurs de la lacrymo, de s’écrire.

Quand on parle de la souffrance des jeunes, on a souvent l’impression qu’il ne s’agit que d’une parenthèse. Sans doute est-ce ce que l’on souhaiterait ; que nos jeunes qui souffrent ne traversent en fait qu’une mauvaise passe ; que ce ne soit qu’une période ; un accroc ponctuel dans une trajectoire de vie qui va se stabiliser. Mais l’expérience de la souffrance ; et l’expérience « tout court », d’ailleurs ; contribue nécessairement à consolider un rapport particulier à soi, à l’autre et à la vie. Ainsi, toute souffrance, même ponctuelle, participera de toute façon à construire et modeler la vision du monde des individus qui l’ont traversée ; pour le meilleur ou pour le pire. C’est là tout le sens, par exemple, du processus de « résilience », qui ne fonctionne pas comme un effacement de l’épreuve traumatique, une disparition de l’événement, mais comme une reconstruction de soi autour de cette épreuve, celle-ci finissant par s’intégrer au moi, sous une forme pacifiée, mais présente tout de même.

Pour le meilleur ou pour le pire, donc, les expériences que les jeunes vivent aujourd’hui configureront certainement leur rapport aux adultes, à la loi, à l’état, et à leurs pairs de manière plus large.

Pubertaire et Adolescens, ou ce que l’on vit quand on a 15 ans

L’adolescence est le moment où se construit le rapport à soi, à l’autre, au groupe et aux institutions. Elle est un moment (pubertaire), selon Philippe Gutton, où la pulsion qui émane de l’intérieur « fait violence » et déborde, désorganise presque, et qui doit s’appuyer notamment sur l’environnement humain pour qu’une issue créative, une reconstruction puisse émerger, et conduire à un investissement de soi et du monde apaisé (adolescens). Winnicott a noté combien l’adolescent a besoin de se confronter à un monde, à des adultes qui tiennent bon ; d’explorer cette pulsionnalité, de l’exprimer, dans un environnement capable de la recevoir et d’y apporter une réponse. Il a besoin qu’on résiste, qu’on survive, sans rétorsion ni culpabilisation. Du côté de l’adulte, survivre à ce qui semble insupportable pour l’adolescent, résister à la destructivité, sans chercher à détruire et sans s’effondrer, est nécessaire pour l’aider à surmonter ce « traumatisme normal » qu’est l’adolescence.

Mais quand une grenade arrache la main d’un jeune homme de 15 ans devant son lycée, où il se tenait pour protester et faire respecter ses droits à être traité dignement, c’est l’expérience d’un monde brutal qui s’impose dans la réalité. Non seulement l’intégrité physique est frappée violemment, mais le psychisme subit aussi les conséquences d’un monde qui répond à des besoins par la destruction. René Kaës nomme métacadres les grandes structures telles que l’État, la loi, les institutions, qui assurent à tous qu’un monde partagé est possible, un espace social dans lequel chacun trouvera une place, pourra exercer ses libertés dans des conditions sécures, contenues par des règles qui façonnent l’économie entre satisfactions personnelles et protection du bien commun. Mais quand l’institution, censée protéger, se met à blesser et à mutiler, elle atteint et abime la confiance des individus dans ce qui garantit la stabilité du lien social ; elle devient une source de traumatisme potentiel.

Le risque, on le voit dans les témoignages d’anciennes victimes de ces violences policières, est celui du retrait. Certains cessent de manifester et préfèrent se taire, gagnés par la peur. D’autres en revanche, se rigidifient autour d’une posture violente, et l’institution devient un ennemi. Quoi qu’il en soit des moyens trouvés pour faire face à la crise et à la sidération, ils éloignent d’une véritable posture de participation citoyenne. En exerçant une telle doctrine, l’état fait de la violence une réponse aux préoccupations de la population et contribue à écarter certains de ses membres du débat public, abimant ce faisant la démocratie elle-même.

Pour ce qui concerne la violence et les expériences traumatiques vécues pendant l’enfance, Ferenczi a montré que ce qui confère au choc son caractère durablement destructeur, c’est bien davantage le désaveu dont il peut faire l’objet, que le choc lui-même. Quand l’expérience est niée, minimisée ou tout simplement ignorée, elle produit des effets et une souffrance plus profonde encore, car le sujet de cette expérience s’en trouve privé de la possibilité de se sentir compris, soutenu, de renouer le lien avec l’autre, et la relation devient la source d’une menace potentielle. Ainsi, quand un adolescent subit de la violence, et quand les éborgnements, les mutilations ou les conditions de détention inhumaines se mêlent à l’indifférence des responsables politiques, le désaveu se mêle au choc traumatique, et fragilise le rapport au monde. Je n’irai pas jusqu’à affirmer que ce qui se construit là est nécessairement traumatique, ni délétère ou durablement désorganisant ; je m’interroge seulement sur le genre de lien à l’autre et à la société que ce type d’expérience peut produire à long terme. Il me semble que construire une société sur ces fondements n’est ni sain, ni souhaitable.

Car en effet, ces jeunes, tôt ou tard, finiront par devenir de véritables concitoyens (certains le sont déjà) : des électeurs, des gens qui occuperont une fonction sociale, articulée aux autres acteurs de la société. Ils deviendront des enseignants, des infirmiers, des psychologues, des médecins, des restaurateurs, des boulangers ou encore des mécaniciens, des informaticiens. Si les médias relaient depuis plusieurs années l’exaspération liée au manque d’implication professionnelle de la gen Z, pourra-t-on encore décemment s’étonner si le lien à l’espace public et à l’intérêt commun continue à se distendre ? Car l’adolescence constitue, pour Karl Mannheim, l’âge de la « conscience sociale », et les expériences qui s’y vivent construisent de manière durable le rapport d’une génération entière à son environnement. En appui sur ces éléments, il devient possible d’affirmer avec plus de conviction que ce que ces jeunes vivent aujourd’hui ; ou plutôt, ce que nous leur faisons vivre ; ils le porteront avec eux, dans leur bagage, pour accomplir les tâches qui seront les leurs, avec toutes les conséquences que cela implique de désillusion, de désengagement, d’indifférence au lien ou de colère et de rancœur.

C’est pourquoi l’écoute, la considération et l’attention à ce qu’ils vivent, à ce qu’ils ont vécu, pendant cette période et même au-delà, à chaque fois qu’ils estiment nécessaire de parler, doivent être une exigence fondamentale dans la posture de l’adulte qui accompagne, qui côtoie et rencontre des enfants et des adolescents ; qu’importe sa propre mission ou sa fonction, son ancrage institutionnel ou sa place dans la famille. Quand un jeune sujet fait la démarche de parler, quand il se tourne vers celui ou celle qui a obtenu sa confiance, il faut se saisir de l’occasion pour offrir à cette démarche une issue créatrice, une voie de transformation possible à ce qui fait souffrir. Il ne s’agit pas d’offrir une approbation, une acceptation sans limite ou une neutralité pleine et entière, presque caricaturale, mais bien avant tout d’écoute authentique, d’interaction, de compréhension, afin de souder un lien au sein duquel de véritables solutions et perspectives pourront émerger, construites autour des désaccords et des convergences.

Ceux qui regardent

J’ai présenté quelques-uns des personnages de la situation actuelle. Les adolescents qui manifestent, les adultes qui n’écoutent pas, ceux qui offrent une écoute attentive, et j’ai même, à d’autres occasions, évoqué les casseurs, les fauteurs de troubles, et ceux qui, avec leurs discours, produisent la réalité plus qu’ils ne la décrivent.

Mais il est une autre catégorie de personnages qui parfois, m’inquiètent tout autant. Il s’agit de ceux qui regardent, et qui ne disent rien. Ce silence a certainement des raisons : le besoin de calme, de repos, de détourner les yeux pour ne pas se laisser gagner par les alarmants discours médiatiques ; la peur, peut-être, d’être blessé dans les manifestations ; la lassitude et le découragement ; ou tout simplement des idées qui ne font pas bon ménage avec le climat actuel, qu’il vaut mieux taire … Le concept de spirale du silence, proposé par la sociologue Elisabeth Noelle-Neumann, permet d’éclairer ce phénomène, et la position dans laquelle se trouvent les individus qui considèrent que leur opinion est minoritaire, et qui préfèrent se taire plutôt que de l’exprimer et de se mettre en opposition face à la majorité. Selon la chercheuse, le silence contribue à renforcer l’idée que personne ne pense comme soi, et participe ainsi à l’isolement de ceux qui se sentent seuls dans ce qu’ils ressentent des événements.

Si un tel silence est mobilisé par la peur, il y a fort à parier qu’il relève d’un sentiment partagé, car elle est un effet du dispositif mis en place précisément pour envisager le « retour au calme » que le gouvernement appelle de ses vœux. Les différentes mesures prises et propositions de loi discutées à l’assemblée nationale ces dernières semaines semblent en effet relever d’un tel processus, dont l’effet est de décourager celles et ceux qui envisagent d’exercer leur droit de manifester notamment. Ce droit n’avait pas véritablement été supprimé jusqu’à récemment, mais quand il restait possible de le faire, il fallait craindre d’être la cible d’un tir de LBD ou de grenade mutilante, de se retrouver dans des nasses ou placé en garde à vue. La loi dite « casseur-payeur » fera désormais courir le risque d’avoir à rembourser les dégâts causés par les dégradations, par le simple fait d’avoir été présent à proximité d’un attroupement. Mais la situation a vite évolué, si bien qu’il est à présent « déconseillé », voire « interdit » de manifester dans certains cas, ou selon les tracés déterminés par les manifestants, qui doivent se contenter de tracés alternatifs négociés/imposés par les préfectures. Mais, au mépris de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, et de la Convention Européenne des Droits de l’Homme, E. Macron a inauguré dans son dernier discours (à l’heure où j’écris ces lignes) une distinction entre les individus concernant le droit de manifestation. Il existe désormais deux catégories d’individus : ceux qui sont légitimes à organiser une manifestation, et ceux qui ne le sont pas. Si une telle distinction sonne comme une mesure anticonstitutionnelle … c’est parce qu’elle l’est.

Le silence a ses raisons, mais il a également un coût.

Les démocraties basculent rarement brutalement dans … autre chose. C’est ce que nous enseignent notamment Levitsky et Ziblatt (dans la mort des démocraties), en discutant de la manière dont elles s’érodent en réalité progressivement, à la suite de petites décisions, de petites acceptations, de petits silences, justifiés par des motifs nécessaires, comme le retour au calme, l’état d’urgence, le besoin de protéger les commerces et les biens … Prises isolément, les décisions qui en découlent peuvent sembler raisonnables ; mais leur périmètre d’application, et la masse qu’elles finissent par représenter, n’ont pour autre conséquence que de déplacer les frontières du tolérable, de créer des précédents, qui vont constituer pour demain le socle de base des modalités de gouvernement de ceux qui s’y trouveront. Alors, si les décisions prises par le gouvernement actuel tendent déjà à nous mener hors des sentiers de la démocratie ; qu’en sera-t-il à l’avenir, et que restera-t-il de nos libertés, de celles de nos enfants ?

En passant par mes propres questions

Il y a peut-être lieu, là, de s’interroger sur le statut et les fonctions du silence, et sur la manière dont la posture s’accorde véritablement à nos valeurs individuelles. Je m’apprête ici à entrer dans une réflexion qui témoigne de mes craintes, de mes interrogations, et même, de mes exaspérations. Je ne prétends pas, en revanche, détenir la solution miracle, ni même me préserver des critiques que j’adresse ici, pas plus que de m’exclure du registre des « silencieux » ; je le suis moi-même, à ma manière. J’espère simplement susciter des questionnements, contribuer à remuer une matière, provoquer des irritations, même (pourquoi pas ?), qui peut-être donneront lieu, en d’autres endroits et en d’autres temps, à de véritables réponses.

Désirer un monde meilleur peut-il véritablement s’accorder avec le silence ? La sauvegarde de nos libertés et de l’état de droit peut-elle se passer d’une forme d’expression ? Et la construction d’un monde plus juste, plus serein, « calme », respectueux des libertés, s’accorde-t-elle avec les choix que nous faisons au moment de déposer notre bulletin dans l’urne ? Et si le bien-être de nos enfants compte au point qu’il organise le cadre de nos familles, peut-on se dispenser d’une réflexion sur leur bien à échelle plus politique ? En effet, comment peut-on accepter à la fois de faire disparaître les « violences éducatives ordinaires » de notre quotidien, tout en laissant notre gouvernement user de méthodes répressives et violentes contre nos jeunes ? Comment peut-on laisser les parlementaires proposer et voter des lois inégalitaires et liberticides ? Comment peut-on vouloir le meilleur, la santé, l’éducation, l’épanouissement, tout en soutenant des partis politiques qui établissent clairement une ligne de partage entre une poignée de privilégiés et une masse laissée pour compte ?

Comme je l’ai souligné, je n’ai pas moi-même de réponse à ces questions, mais la période actuelle vient animer avec une acuité particulière le rapport de congruence qui existe entre les valeurs individuelles, et les actes portés sur le plan démocratique, interrogeant les paradoxes et les contradictions, et la manière dont nous, adultes, œuvrons véritablement pour la protection de nos enfants.

Il m’arrive régulièrement d’entendre un certain nombre de personnes regretter, avec sincérité, les conditions du monde et de la vie qui s’annoncent pour la jeunesse ; je le fais également, cultivant une forme d’indignation silencieuse, centrée sur moi et mon microcosme social, sans véritable portée. Entre autres sujets concernés, il y a notamment la crise climatique, la santé et la santé mentale, la dette, le système de solidarité, la question des retraites (qui ne s’est jamais indigné, à l’approche de sa propre retraite, du fait que les jeunes « n’en auront jamais » ?) … Laelia Benoit montre bien combien tous ces sujets sont massivement considérés, du fait d’un rapport infantiste au monde, comme relevant de la responsabilité des enfants qui, devenus adultes, auront à se débrouiller des conséquences des choix politiques qui sont faits aujourd’hui en leur nom.

Notre système social et économique est construit, en effet, sur l’acceptation d’un pacte solidaire entre les classes de la société et les générations. En matière de retraites, ceux qui travaillent actuellement financent les pensions de ceux qui ont travaillé, et comptent sur le fait que les suivants feront de même ; concernant la sécurité sociale, par exemple, « chacun cotise selon ses moyens, et reçoit selon ses besoins ». Un tel pacte suppose une réciprocité, une projection vers l’avenir permettant d’accepter les sacrifices actuels (Kaës parlerait de pactes de renoncement).

Le silence me pose à cet égard plusieurs questions.

D’une part, parce qu’il me semble qu’il traduit une attitude de lâcher-prise. Dans la posture d’indignation silencieuse, je vois à la fois une préoccupation, mais aussi le signe d’un découragement dans la lutte pour préserver la stabilité du pacte. De manière sans doute injuste, ce discours sonne à mes oreilles comme un aveu d’abandon ; un abandon de la jeunesse ; auquel nous participons chaque fois que nous renonçons à nous faire entendre, et ce, alors même que ; et c’est certainement ce qui nous rassemble le plus ; nous nous émouvons sincèrement de la situation de notre descendance. Et en lien très direct avec la situation actuelle, je reste perplexe face à la cohabitation de deux idées qui me paraissent parfaitement contradictoires : d’un côté, nous continuons de compter sur les jeunes pour entretenir notre système (de solidarité) ; et de l’autre, en même temps, nous acceptons qu’ils soient frappés, gazés, incarcérés et humiliés, simplement pour avoir réclamé des conditions d’éducation dignes.

Ce paradoxe organise une partie du discours dans l’espace public, et contribue à confier la responsabilité d’un avenir incertain et violent aux plus jeunes. Au-delà de l’opinion, d’ailleurs, je crains que ce constat ne se vérifie également à travers ce que nous acceptons des décisions politiques prises en notre nom, et de ce que nous votons, tant les résultats des scrutins continuent de valoriser les partis les plus sévères avec les intérêts de la population.

Je pose donc la question, en tâchant de le faire sans reproche, et en dépit de l’émotion qui m’anime sur un tel sujet, à ceux qui souhaitent sincèrement le meilleur pour leurs enfants et leurs petits-enfants : ce monde que l’on contribue à créer, par nos actes ou nos silences, est-ce vraiment celui que nous voulons pour eux ?

Sortir de l’impasse

Le 18 octobre, le président a déclaré que chacun devait prendre ses responsabilités et que le pays avait besoin d’apaisement plutôt que d’escalade. Le retour au calme est une attente légitime, sauf quand il s’agit de faire reposer sur les jeunes la responsabilité de l’apaisement. Si leurs demandes ne sont pas satisfaites, alors la demande d’un retour au calme repose sur l’exigence d’une résignation, et d’un renoncement. Le calme doit s’articuler à l’apport de réponses satisfaisantes. Alors, si des mots ont été prononcés, des engagements pris, des mesures étudiées, il est maintenant nécessaire que des actes les soutiennent. Mais pour ce faire, il est nécessaire également d’accepter l’idée de laisser davantage d’espace aux jeunes, de pouvoir de décision, de les considérer comme de véritables acteurs de la société, et de renoncer à une part du modèle infantiste qui continue d’organiser notre monde.

La Convention internationale des droits de l’enfant, ratifiée par la France en 1990, leur reconnaît le droit d’exprimer leur opinion sur toute question qui les concerne (article 12). Le monde qui se construit aujourd’hui est d’abord et avant tout le leur. Ce sont eux qui en auront la charge à l’avenir, alors il est fondamental qu’ils puissent y prendre part, dans des termes qui soient acceptables pour eux, et pas seulement pour les adultes qui en fixent les règles.

À titre d’exemple, le président émet le souhait que le débat se déroule « avec les partis et non pas dans la rue ». Le mouvement qui semble se dessiner chez les jeunes tend à considérer que les deux sont nécessaires. La rue permet à ceux qui ne sont pas écoutés par les institutions de se faire entendre. L’enfant est, par son statut, un être que les institutions n’écoutent pas. Parce qu’il n’est pas, par elles, considéré comme un sujet, mais comme un objet qui doit se plier à leurs règles. Aussi longtemps que l’infantisme organisera nos liens sociaux, les manifestations resteront nécessaires. Mais la révolte ne se suffit pas à elle-même, et elle doit se soutenir de lieux où la colère pourra prendre la forme de propositions, qui elles pourront véritablement participer des transformations du monde. Les jeunes l’ont compris également, et l’engagement collectif constitue le levier par lequel une parole rendue audible peut prendre la forme de projets et murir.

Des espaces doivent donc rester ouverts à la discussion, y compris avec ceux dont on ne partage pas les opinions, et ce afin de se protéger du risque d’isolement, qui guette quiconque ne peut s’appuyer sur un groupe pour soutenir ses fragilités. L’éthique de la discussion de Jürgen Habermas peut servir de modèle à cela. Des débats doivent pouvoir avoir lieu (et ils ont déjà lieu), fondés sur la force de l’argumentation et sur l’exclusion de la violence et des rapports de domination.

Quoi qu’il en soit, les jeunes se souviendront de cet automne ; qu’ils ont été frappés ; que certains les ont écoutés quand d’autres se sont tus, ou ont contribué à légitimer la répression. Si une part du mal est fait, il est encore possible de contribuer au devenir de cette expérience traumatique, entre pathologie chronique et résilience, à partir de la position que nous adopterons. En soutenant la parole des lycéens et des étudiants, la formalisation des propositions et des pistes de solution ; et donc en acceptant un dialogue qui s’établisse selon leurs règles et en leur reconnaissant toute leur capacité de discernement ; il devient possible de faire de cette période un moment de transformation, et de contribuer à créer un monde souhaitable et satisfaisant pour eux, et avec eux.

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