La casse, ou le matérialisme comme argument d’une violence légitime

Le mouvement de mobilisation lycéen et étudiant, entamé au mois de septembre 2026, continue d’alerter sur le manque de moyens dans l’éducation nationale et dans le supérieur, les conditions de vie au lycée et à la fac, l’angoisse que fait peser Parcoursup sur toute une génération de jeunes et les perspectives d’avenir pour les nouveaux diplômés et les jeunes chercheurs, entre autres sujets. Si les adultes, par le biais des syndicats de professionnels, soutiennent le mouvement depuis ses premières manifestations, le 17 octobre a marqué un premier véritable moment de convergence. Les lycéens et les étudiants ont été rejoints par une plus large partie de la population, réunie à la fois pour les soutenir et pour protester contre la vie chère. Au lendemain de cet événement d’ampleur, le débat public avait occulté toutes les revendications. Il s’était tourné vers les vitrines.
Encore une fois (car il a déjà été question de cela dans un article précédent), je ne cherche pas à minimiser les choses. Des débordements ont eu lieu en marge des manifestations. Des policiers ont été blessés, des milliers de manifestant ont été interpellés, les dégradations, les saccages et les pillages auront parfois des conséquences désastreuses pour les personnes qui en ont été victimes ; et ce, en dépit du fait que des centaines de milliers de personnes ont défilé, dans le calme, à travers toute la France, pour faire valoir leur droit à être entendu.
Mais je constate que les dégradation et les perturbations ponctuelles du « calme » ont fait l’objet d’un focus en terme de cadrage médiatique. Ce sont ces événements particuliers qui ont été mis au centre des récits de la journée de mobilisation, et qui ont donc été identifiés, par les choix éditoriaux des différents médias, comme l’information pertinente, importante, ce qui était à retenir de l’ensemble de la mobilisation du 17 octobre. De fait, la manière dont la manifestation a été racontée a cristallisé l’attention du public, et conditionné le sujet sur lequel les responsables politiques étaient attendus. En focalisant ainsi sur la destruction, l’opinion publique en vient à réclamer des comptes en matière de sécurité et de réponse policière, tout en invisibilisant les revendications et en étouffant les possibilités de répondre à la colère des français.
Au final, la parole des manifestants est, encore une fois, passée sous les radars, eux-mêmes saturés d’incendies, de scènes de pillages, d’individus masqués, cagoulés et vêtus de noir, du désarroi légitime des commerçants sinistrés. Le public voit son regard être dirigé vers les marges du mouvements, et ce constat ne peut donner lieu qu’à une conclusion : il faut que ça cesse.
En marche … vers une logocratie
Au milieu de toute cette effervescence, il y avait beaucoup à attendre de l’allocution présidentielle du 18 octobre. Des décisions, des perspectives, une sortie de crise, des réponses aux revendications ?
Dans son discours, Emmanuel Macron distingue habilement les manifestants « aux revendications légitimes » des « factieux », qui ont contribué au chaos et aux destructions. Mieux encore, le chef de l’état reconnaît chez les jeunes une « angoisse profonde », et affirme les comprendre, les placer au cœur de son « engagement depuis plus de dix ans ». On serait tentés, à ce stade, de penser que le président de la république ne s’est pas laissé aller à une seule perspective des événements ; il annonce même prendre en compte les cris d’alerte, les considérer et en faire l’objet central de son mandat.
Mais c’est justement de ces dix années que les lycéens, les étudiants, et maintenant l’ensemble de la population se plaignent. Parcoursup a été mis en place en 2018, la réforme du lycée et du baccalauréat a suivi, le niveau de précarité des français en général, et des étudiants en particulier ne cesse de plomber le bilan du macronisme, dont les acteurs principaux ont même voté contre la généralisation du repas à 1€ ! Ici, le chef de l’état, du haut d’un bilan catastrophique et profondément délétère au regard de l’état de droit, de la solidarité et de l’égalité des chances, affirme faire des préoccupations des étudiants le centre de ses décisions politiques. Nous engageant insidieusement à nous questionner : mais alors, de quoi se plaignent-ils ?!
De manière particulièrement habile, le langage d’Emmanuel Macron contribue à faire de la plainte des étudiants une colère illégitime, dont il refuse toute responsabilité, compte tenu du fait, affirme-t-il, que ses actes n’ont pour seule priorité que le bien-être de ces jeunes qui l’accusent. Ici, les mots viennent tordre la réalité, et la prise de parole publique n’a pour autre conséquence que d’affirmer ce qui, dans les fait, ne peut être soutenu. Dès lors, il prive les étudiants de leurs paroles, de leurs revendications et des raisons de leur colère ; en tout cas, tel est le monde qu’il offre à l’opinion publique, plutôt qu’une véritable réflexion sur les conséquences de la politique engagée depuis 10 ans.
Ce qui se produit ici, ce que construit Emmanuel Macron dans sa prise de parole relève pleinement de ce que Clément Viktorovitch avait contribué à nommer « Logocratie », pour parler de ces états qui, quittant le registre de la démocratie, s’enfoncent progressivement dans un registre autoritaire où ce ne sont plus les lois et les engagements, les responsabilités qui guident et configurent le réel, mais où c’est ce qui est dit, qui devient le « vrai ». Ainsi, des mensonges peuvent être assumés pleinement, les yeux dans les yeux ; des paroles peuvent être énoncées, simplement, sans donner lieu à aucun acte ni même nécessité de cohérence et de constance ; et il suffit de soutenir qu’un engagement a été pris pour configurer ce qui sera tenu pour véritable, en dépit des constats, des bilans, et des décisions qui ont, effectivement, été prises. De cette manière, il n’est plus nécessaire de tenir ses engagements, de prendre ses responsabilités et de respecter les lois pour faire tenir le cadre démocratique ; il suffit d’affirmer que cela a été fait. Et c’est tout le discours du président qui s’oriente dans la même direction, et qui se contente d’affirmer « reconnaître » la souffrance et la colère, non pas par respect des citoyens qui s’expriment, mais pour mieux balayer leurs revendications et leurs demandes. Comment pourrait-on taxer Emmanuel Macron de ne pas se soucier du sort des étudiants, puisqu’il affirme en faire le cœur de son action politique ?
Le soutien à ses concitoyens, d’ailleurs, va bien davantage et plus explicitement encore en direction des forces de l’ordre, des élus, des commerçants qui ont fait les frais de la colère des « factieux », mais aucun mot n’est prononcé pour les étudiants et les manifestants pacifistes blessés par les grenades lacrymogènes, mutilés parfois (rappelons que plusieurs adolescents ont perdu une main, ou ont été éborgnés), violentés par les forces de l’ordre, injustement nassés, ni même pour les mineurs interpellés et détenus dans des conditions absolument inhumaines (j’invite ici le lecteur à consulter les informations au sujet du dépôt de Bobigny), dont le seul point commun est d’avoir voulu appliquer leur droit de manifester.
Dans son discours, Emmanuel Macron dit faire une différence, mais n’en fait, véritablement, aucune : la police obtient son soutien, quant aux personnes blessées, incarcérées, malmenées, elles ne reçoivent aucune considération. Pour quelle raison ? Parce qu’elles sont toutes rangées du côté des casseurs. Évidemment. Pourquoi serions-nous gazés, frappés, détenus, si nous n’avons rien à nous reprocher ? Pour M. Macron, si les manifestants injustement traités ne reçoivent aucun soutien, c’est tout simplement parce qu’ils n’existent pas.
La doctrine du maintien de l’ordre
La position discursive du chef de l’état a donc pour conséquence d’imposer une autre forme de rapport au réel : quand les manifestants et autres organismes de surveillance et de protection des droits humains dénoncent des conditions d’exercice du maintien de l’ordre particulièrement disproportionnées, le gouvernement justifie la doctrine et les moyens déployés par l’objectif de lutter contre les casseurs.
Mais c’est pourtant de la proportionnalité dont se plaignent les manifestants et du caractère inadapté des moyens mis en place pour répondre au désagrément engendré par leurs protestations. Et pour cause, ceux-ci donnent lieu à des scènes épouvantables. Le 5 octobre, à Lens, Evan, 15 ans, a eu la main arrachée par une grenade assourdissante près de son lycée. Le 28 septembre, à Saint-Ouen-l’Aumône, un lycéen de 14 ans a été grièvement blessé au visage lors d’une altercation avec des policiers, et depuis, d’autres faits de ce type sont à déplorer qui mêlent mutilations, blessures graves et violences commises sur des jeunes mineurs.
Mais la petite pirouette argumentative décryptée plus haut permet de ne rien céder sur le plan de la doctrine du maintien de l’ordre, et d’affirmer qu’aucun manifestant ne se trouve injustement traité par les CRS, puisque ceux qui en sont les cibles sont nécessairement affiliés aux troubles-paix ! Il n’est donc pas nécessaire de déplorer ou de s’émouvoir de ces jeunes gens qui, n’ayant rien demandé d’autre que de faire appliquer leurs droits, devront retourner en cours avec une main ou un œil en moins. Si l’on tire le fil de ce qui se construit à travers les prises de parole du gouvernement, il n’y a que des casseurs et des fauteurs de trouble qui sont la cible de la police. La distinction et la proportionnalité ne sont pas des questions à traiter, puisque le gouvernement ne conçoit même pas de distinction entre les cortèges pacifistes et les casseurs.
On citera volontiers Max Weber pour rappeler que l’État détient le monopole de la violence légitime. Ce que ne cessent de relayer les membres du gouvernement quand ils justifient la violence dont font preuve les forces de police, déniant également à une population en colère le droit d’exprimer son mécontentement. Tout à la fois le gouvernement autorise aux forces de police l’usage d’une violence extrême, et affirme dans le même temps qu’aucune forme de violence ne peut être tolérée, dès lors qu’elle concerne et s’exprime dans la population. Et ce même si la colère du peuple provient des armes qui se trouvent, légitimement, donc, braquées sur eux. Mais ce qui semble échapper au gouvernement, c’est que cette légitimité, en démocratie, n’est pas un acquis définitif. Son exercice repose sur le droit, sur un usage qui doit être évalué et proportionné, et sur la confiance de ceux sur qui elle s’exerce. Il reste donc à espérer que la logocratie n’ait pas tout emporté de notre démocratie, et que l’usage d’une violence telle qu’elle mutile des adolescents devant leur lycée puisse ébranler la confiance des français, au point de remettre en cause la légitimité de la doctrine du maintien de l’ordre.
L’œuf ou la poule ?
Un autre embranchement de l’argumentaire du gouvernement est de considérer que les débordements des émeutiers ne peut être contenue sans faire usage de la force. Ici, la « violence légitime » est envisagée comme une solution à une violence déjà là, présente et bouillonnante, menaçant de désorganiser la société. Mais, pour des chercheurs en psychologie comme René Kaës, par exemple, la violence n’est pas nécessairement première dans le processus de désorganisation de la société. Au contraire, elle peut être envisagée comme le symptôme d’une désorganisation des méta-cadres sociaux et institutionnels, censés contenir la pulsion des individus qui les constituent. Selon ce modèle, la violence est une forme d’écho à la désorganisation des méta-cadres, qui cessent d’accomplir leur fonction contenante, protectrice. Est-il donc bien rationnel d’espérer d’un groupe agité et insécurisé qu’il retrouve son calme par le biais de la répression ?
La recherche en psychologie sociale soutien des perspectives complémentaires. Les travaux de Stephen Reicher et Clifford Stott par exemple, montrent que l’usage de la force, de manière disproportionnée et indifférenciée sur une foule pacifique tend à fédérer les manifestants entre eux, contre la police, et transforme le regard porté par les individus sur les éléments les plus violents. Ces derniers sont alors perçus comme plus légitimes dans leurs actes, ce qui alimente l’escalade et la désorganisation. À l’inverse, une relation de confiance avec les forces de l’ordre favorise l’identification et la mise à l’écart des éléments perturbateurs. C’est à partir de ce constat que certaines organisations policières européennes ont adapté leur doctrine, fondée sur la désescalade et le dialogue. En Suède comme au Royaume-Uni par exemple, la police ou des équipes spécialisées accompagnent les cortèges et alimentent le dialogue, ce qui contribue à l’apaisement. Olivier Fillieule et Fabien Jobard, sociologues français, ont mis en exergue que la France constituait une exception dans le paysage européen. Au final, la doctrine employée par la police française semble davantage contribuer à produire les phénomènes qu’elle vise pourtant à prévenir.
Ce que le cadrage médiatique construit de la réalité
S’il est tentant d’affirmer que le cadrage médiatique des événements a une fonction, il me semble au moins justifié de souligné qu’il a un effet, et que les pratiques discursives qui ont cours sur les plateaux de télévision où se déploient les commentaires sur les manifestations participent à produire le réel à leur sujet.
Il me semble en premier lieu que le traitement médiatique du mouvement fait du maintien de l’ordre la préoccupation centrale du moment, qui occulte complétement les revendications. De fait, l’idée selon laquelle un renforcement des méthodes de maintien de l’ordre est nécessaire, devient acceptable. Les débordements conduisent donc à un durcissement du ton, de la doctrine policière, qui par voie de conséquence viennent accentuer encore les débordements à venir, fournissant de nouveaux arguments à une nouvelle escalade. Le casseur fait ici office de figure menaçante, instigateur d’une panique morale telle qu’elle a été conceptualisée par Stanley Cohen, qui unifie sous une même silhouette indistincte les images fantasmées du lycéen cagoulé fauteur de trouble, le jeune de quartier, l’étudiant en colère, le militant d’ultra gauche, et dont la peur qu’il inspire justifie des décisions politiques qui auraient été considérées comme inacceptables en d’autres circonstances.
On pourra me rétorquer que les pillages et les dégradations sont bien réelles, que des groupes violents ont mis en péril la sécurité de tous, et que des policiers ont été blessés, parfois gravement, le 17 octobre. En effet, mais la remarque ne répond pas à la question fondamentale qui se pose ici : est-ce qu’un tel dispositif, qui fait office d’aberration dans l’union européenne, qui mutile des mineurs et les traite de manière inhumaine, entretenant par là-même l’escalade qu’il prétend éviter, est une réponse viable pour assurer la sécurité des citoyens ?
Il ne s’agit pas ici de cesser de parler des violences ; ni même de procéder à un contre-champ médiatique tout aussi clivant et radical que le premier. Il s’agit simplement de nommer la réalité telle qu’elle est, et d’envisager que les formes et les visages de la violence sont multiples. Elle vise les biens, les policiers, des adolescents et des citoyens qui n’ont rien demandé, et s’inscrit dans un système complexe qui mêle des sujets, leurs paroles, leurs actes et le contexte dans lequel tout cela se produit. Sans cet effort minimal et apartisan, la réalité n’a pas tout simplement pas eu lieu. Les revendications n’existent pas. Et les lycéens sortent protester pour des motifs qui n’ont aucune cause.